Sanglier en Suisse : la chasse de loisir aggrave le problème
Les populations de sangliers augmentent dans toute l’Europe depuis des décennies, et la chasse de loisir s’intensifie parallèlement. Malgré cela, on n’arrive pas à faire baisser la population. Ce dossier montre pourquoi la logique de la chasse mène à une impasse avec le sanglier et pourquoi la chasse de loisir elle-même compte parmi les principales causes de l’explosion démographique.
Fiche signalétique
Le sanglier (Sus scrofa) appartient à la famille des suidés (Suidae) et est l’ancêtre du cochon domestique. C’est un animal hautement social, intelligent et adaptable, qui vit en compagnies familiales. En Suisse, le sanglier avait presque été exterminé au XIXe siècle et ne s’est de nouveau répandu qu’au XXe siècle. Aujourd’hui, il peuple surtout le nord-ouest de la Suisse, Zurich, le Tessin et, de plus en plus, d’autres régions du pays.
Biologie et comportement social
Les sangliers vivent en compagnies familiales matriarcales, dirigées par une laie meneuse expérimentée. La laie meneuse connaît les meilleurs lieux d’alimentation et de repos, évite les sources de danger et coordonne le comportement de toute la compagnie. Les mâles (verrats) sont chassés du groupe à l’état de « rayons » (animaux d’un an) et vivent ensuite le plus souvent en solitaires. Ce n’est que pendant la période de reproduction (le rut) que les verrats plus âgés rejoignent temporairement une compagnie.
Le sanglier est un omnivore qui a une nette préférence pour les glands, les faînes, les larves d’insectes, les racines et les cultures agricoles comme le maïs. Il est essentiellement nocturne, une adaptation comportementale qui résulte en grande partie du dérangement causé par la chasse de loisir.
Biologie de la reproduction
Les sangliers sont ce que l'on appelle des stratèges r : ils réagissent à des conditions de vie favorables par une augmentation rapide du taux de reproduction. Lors des années de fructification abondante (forte glandée et faînée), la reproduction grimpe en flèche. Une laie peut atteindre la maturité sexuelle avant l'âge d'un an et mettre bas quatre à huit marcassins par portée, exceptionnellement jusqu'à douze. La recherche est divisée sur la question de savoir si, au sein de compagnies non perturbées, seule la laie meneuse se reproduit. Il est en revanche établi que, sous une forte pression de chasse, les laies atteignent plus tôt la maturité sexuelle et se reproduisent plus jeunes (Servanty et al. 2009, Journal of Animal Ecology).
L'explosion démographique : causes et interprétations erronées
Les chiffres
Les chiffres de tir de sangliers en Suisse ont été multipliés depuis 1970 : de 60 à 9’280 animaux abattus en 2025, l'année record étant 2021 avec 12’974. En 2025 s'y sont ajoutés 1’654 tirs spéciaux ; au total, 10’934 sangliers ont été tués, soit plus de deux fois et demie plus qu'en 2000 (4’160). Les dégâts causés par les sangliers se sont élevés en 2025 à environ 4,1 millions de francs et oscillent depuis 2016 entre 2,7 et 4,3 millions de francs par an, sans baisse (Statistique de la chasse 2000 à 2025). Ils étaient les plus élevés en 2025 dans le canton de Vaud (866’597 francs), en Argovie (520’470) et dans le Jura (453’256), principalement sur le maïs, les prairies et la vigne (Statistique de la chasse en Suisse 2025).
L'explication standard
Le lobby de la chasse de loisir explique la hausse des effectifs par le changement climatique et les hivers doux, par des années de fructification plus fréquentes grâce à la multiplication des hêtres et des chênes, par l'offre alimentaire abondante liée à l'agriculture et par la capacité d'adaptation naturelle du sanglier.
Tout cela est exact. Mais il manque le facteur décisif : le rôle de la chasse de loisir elle-même.
La question de la laie meneuse : comment la chasse de loisir attise la reproduction
Une thèse très débattue sur la dynamique des populations de sangliers concerne la fonction de la laie meneuse. Selon cette thèse, dans les compagnies intactes, la laie meneuse régule, par le biais de phéromones et de la hiérarchie sociale, la reproduction des laies de rang inférieur. Si elle est abattue par la chasse de loisir, la compagnie se désagrégerait et les jeunes laies, y compris les laies de un an (« bêtes rousses »), entreraient elles aussi en chaleur. Sous cette forme générale, la thèse est controversée dans la recherche. En revanche, le lien entre une forte pression de chasse et une reproduction précoce est bien documenté.
Une étude française de longue durée menée par Sabrina Servanty et ses collègues (2009, Journal of Animal Ecology) a étudié pendant 22 ans la reproduction d'une population de sangliers fortement chassée dans le département de la Haute-Marne. Sous une forte pression de chasse, même des laies jeunes et légères se reproduisent, et la part des jeunes animaux dans la reproduction est élevée. Une étude de suivi (Servanty et al. 2011, Journal of Applied Ecology) a comparé une population fortement chassée et une population peu chassée : dans la première, le temps de génération n'était que de 2,3 ans, contre 3,6 ans dans la seconde, car les animaux se reproduisaient plus tôt. Les auteurs en concluent qu'une mortalité plus élevée dans une seule classe d'âge ne limite pas forcément la croissance de la population. Andrea Mazzatenta, de l'Université de Teramo, décrit, sur la base de données officielles italiennes, qu'une pression de chasse prolongée entraîne chez les sangliers des portées plus précoces et plus fréquentes (Mazzatenta 2026, Conservation). Les études figurent sur notre page des études La chasse sous la loupe des faits.
Le biologiste de la faune Ulf Hohmann, de l'Institut de recherche en écologie forestière et en sylviculture de Rhénanie-Palatinat, parvient à la conclusion que la thèse de la suppression sociale de la reproduction par les laies meneuses, sous la forme générale diffusée dans les milieux des chasseurs de loisir, n'est pas tenable. Cela ne change guère la critique de la chasse de loisir : l'effet démontré de la pression de chasse sur la reproduction précoce demeure.
Pour en savoir plus : Science : l'activité de chasse fait proliférer l'espèce et Contraceptifs pour sangliers
Le problème de l'agrainage
Dans de nombreux cantons et pays voisins, attirer les sangliers avec de la nourriture (agrainage) est une pratique de chasse courante. L'agrainage permet certes des tirs ciblés, mais il est contre-productif : on abat en majorité des verrats et des bêtes de compagnie venant isolément, donc pas les laies déterminantes pour la reproduction. L'apport de nourriture supplémentaire supprime la mortalité hivernale naturelle, stimule la reproduction et touche aussi d'autres espèces sauvages comme les chevreuils et les blaireaux. L'agrainage est ainsi un exemple type de la manière dont la chasse de loisir aggrave le problème qu'elle prétend résoudre. Plus de détails dans l'article Stérilisation des sangliers : quand la chasse de loisir échoue face à son propre échec.
La logique des dégâts : qui en profite, qui paie ?
Dégâts causés par le gibier
Les dégâts causés par les sangliers dans l'agriculture sont réels et pèsent sur les agriculteurs concernés. Les montants annuels des dégâts par canton se chiffrent souvent à six chiffres. Fait remarquable : par kilomètre carré de superficie cantonale, Bâle-Campagne (549 francs) et le Jura (540 francs) ont déclaré en 2025 des dégâts plus élevés que Genève (environ 437 francs), le seul canton sans chasse de loisir (Statistique de la chasse en Suisse 2025). Les dégâts touchent surtout les champs de maïs, les prairies et les vignes. La question n'est pas de savoir si des dégâts surviennent, mais si la chasse de loisir est la bonne réponse.
Ce qui fonctionne vraiment
La mesure la plus efficace contre les dégâts de sangliers est la clôture électrique, installée tôt et entretenue. Cette méthode a fait ses preuves et est recommandée par les autorités. L'inconvénient est la pose de clôtures sur de grandes surfaces, qui entrave la connectivité des habitats des animaux sauvages. À long terme, un système de compagnies stable et intact serait plus utile qu'une pression de chasse permanente.
Pour en savoir plus : Dossier : chasse et protection animale et Dossier : corridors fauniques et connectivité des habitats
Dimension éthique
Chasses en mouvement : la terreur du stress en forêt
En Suisse, les sangliers sont fréquemment chassés lors de chasses en mouvement avec des chiens. Des zones forestières entières sont alors mises en émoi pendant des heures. Rabatteurs et chiens délogent les animaux de leurs remises, puis les poussent devant des lignes de tireurs. L'incertitude du tir sur des sangliers en fuite est élevée, tout comme le taux de recherches au sang. Pour les animaux, les chasses en mouvement signifient un stress extrême, et pas seulement pour les sangliers, mais pour tous les habitants de la forêt.
Chasse aux marcassins
Dans certains cantons, les marcassins peuvent être chassés au petit plomb. Le tir d'animaux âgés de quelques mois seulement est présenté comme une régulation de la population, mais il est éthiquement très discutable. Les marcassins qui perdent leur mère périssent dans de nombreux cas.
Chasse de nuit et dérangement permanent
Les sangliers étant principalement nocturnes, une grande partie de la chasse de loisir se déroule dans l'obscurité, avec des dispositifs de vision nocturne, des projecteurs et des caméras thermiques. Depuis la révision de l'ordonnance sur la chasse du 1er février 2025, la chasse de nuit est certes interdite en forêt, mais les cantons peuvent prévoir des exceptions pour la prévention des dégâts causés par la faune sauvage (art. 3ter OChP). Ce dérangement permanent repousse les animaux vers des zones toujours plus reculées et accroît la pression sur les derniers refuges.
Le cercle vicieux de la chasse de loisir
La dynamique chez le sanglier se résume à un cercle vicieux : les chasseurs de loisir augmentent la pression de chasse. Les laies se reproduisent plus tôt, le temps de génération se raccourcit, la population continue de croître. Les dégâts causés par la faune augmentent, les appels à davantage de chasse de loisir se font plus pressants. Plus de chasse de loisir déstabilise encore davantage les compagnies. Et ainsi de suite.
Ce mécanisme, la reproduction compensatoire sous pression de chasse, est particulièrement marqué chez le sanglier, car en tant que stratège r, il est programmé par l'évolution pour réagir à une mortalité accrue par une reproduction maximale. Davantage de tirs ne conduisent donc pas à moins de sangliers. Les chiffres de tir des 50 dernières années et des dégâts qui restent constamment élevés en apportent la preuve.
Pour en savoir plus : La chasse sous la loupe des faits et Malgré davantage de tirs : les dégâts causés par les sangliers restent élevés
Ce qui devrait changer
- Protection des laies meneuses : La laie meneuse dirige la compagnie et connaît les lieux de nourrissage et de repos. Son tir détruit des structures sociales établies de longue date. Une interdiction du tir des laies meneuses est une exigence de la protection animale et contribue à des compagnies plus stables.
- Interdiction de l'agrainage de dissuasion et d'appât : L'affouragement d'appât supprime la mortalité hivernale naturelle, stimule la reproduction et conduit à ce que l'on abatte surtout des animaux sans importance pour la reproduction (verrats, bêtes rousses). Les places d'appâtage sont contre-productives et doivent être interdites.
- Priorité aux mesures de prévention : clôtures électriques, rotations des cultures adaptées et séparation spatiale entre terres cultivées et habitats de la faune sauvage sont plus efficaces que l'intensification de la chasse de loisir. Le calcul des coûts plaide pour la prévention, pas pour le tir.
- Vastes zones de tranquillité : Dans les zones non perturbées, des structures de compagnies stables se forment. Le dérangement permanent causé par la chasse de loisir empêche précisément cette stabilisation.
- Une gestion professionnelle de la faune sauvage : La régulation du sanglier doit être confiée à des gardes-faune professionnels, qui interviennent de manière ciblée, planifiée et avec compétence, sans alimenter davantage le cycle de dérangement, d'éclatement des compagnies et de reproduction compensatoire.
Argumentaire
« Sans chasse intensive, les populations de sangliers exploseraient complètement. » Les chiffres de tir sont passés de 60 à plus de 9 000 par an depuis 1970, et pourtant les dégâts ne diminuent pas. L'écologie des populations montre que la chasse intensive déclenche une reproduction plus précoce et rajeunit la population. La chasse de loisir engendre le problème qu'elle prétend résoudre.
« Les dégâts causés par la faune prouvent qu'il faut tirer davantage. » Les dégâts causés par la faune sont réels, mais la chasse de loisir n'est pas la réponse. Il est prouvé que les clôtures électriques sont plus efficaces que les tirs. Bien que l'on tue aujourd'hui plus de deux fois et demie plus de sangliers qu'en 2000, les dégâts n'ont pas diminué. Genève, sans chasse de loisir, signale moins de dégâts de sangliers par surface que Bâle-Campagne ou le Jura.
« La thèse de la laie meneuse est un mythe, donc la chasse ne fait aucun mal. » Même celui qui doute de la thèse générale de la laie meneuse ne peut ignorer le constat établi : sous une forte pression de chasse, les sangliers se reproduisent plus tôt. L'étude de 22 ans de Servanty et al. (2009, Journal of Animal Ecology) et la comparaison de populations de Servanty et al. (2011, Journal of Applied Ecology) montrent que le temps de génération passe de 3,6 à 2,3 ans sous une chasse intensive.
« Les sangliers sont nocturnes, la chasse de nuit est donc nécessaire. » L'activité nocturne du sanglier est en grande partie une adaptation au dérangement humain. Une méta-analyse de 76 études montre que les animaux sauvages soumis à l'influence humaine augmentent nettement leur activité nocturne (Gaynor et al. 2018, Science). La chasse de nuit combat un symptôme que la chasse de loisir provoque elle-même.
Liens rapides
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Notre exigence
Le sanglier n'est pas un nuisible. C'est un animal sauvage hautement intelligent, vivant en société, qui fait partie des forêts d'Europe depuis des millénaires. Le fait que les effectifs augmentent malgré une chasse massive n'est pas un argument en faveur de davantage de chasse de loisir, mais la preuve éclatante que la chasse de loisir est le mauvais moyen. L'écologie des populations le montre : une chasse intensive déclenche une reproduction plus précoce et rajeunit la population. Qui veut réduire les dégâts doit interdire l'agrainage, donner la priorité à la prévention et réduire la pression de chasse. Un changement de système vers une gestion professionnelle de la faune n'est pas une radicalité, mais une adaptation à l'état de la science. Ce dossier est mis à jour en continu dès que de nouveaux chiffres, de nouvelles études ou de nouveaux développements politiques l'exigent.
Plus d'informations sur la chasse de loisir : dans notre Dossier sur la chasse nous rassemblons des vérifications de faits, des analyses et des reportages de fond.






