Des moutons en territoire sauvage : les chiffres derrière la querelle du loup
Environ 180’000 moutons pâturent dans les zones d’estivage, quelque 20 millions de francs de fonds fédéraux sont versés chaque année, et personne ne compte les éleveurs de moutons de loisir.
Image d’illustration. Photo : Victor Svistunov / Unsplash
«En stock»
Le débat sur le loup tourne presque exclusivement autour de la question du nombre de prédateurs à abattre. Qui fait paître ses bêtes là-haut, pourquoi, et qui paie la facture, on le demande rarement. Les chiffres officiels de la Confédération et de la banque de données sur le trafic des animaux dessinent de l’élevage ovin suisse une image différente de celle que véhicule le débat sur le loup.
Après la troisième période de régulation, l’OFEV recense 40 meutes de loups et environ 350 loups en Suisse. 77 loups ont été abattus entre septembre 2025 et fin janvier 2026, plus de 220 depuis 2023, et dans la période en cours, le compteur de loups de l’IG Wild beim Wild dénombre déjà au moins 32 tirs préventifs depuis le 1er septembre 2026 (état au 13 octobre 2026). Sur le plan politique, ces tirs sont justifiés par la protection des animaux de rente, avant tout des moutons. Or la régulation préventive ne présuppose pas, pour chaque meute concernée, que des dommages soient déjà survenus. Quiconque examine de près l’élevage ovin lui-même découvre une structure qui n’apparaît guère dans le débat public.
Personne ne compte les éleveurs de moutons de loisir
Aucune autorité ne publie le nombre de détenteurs de moutons de loisir en Suisse. Il existe toutefois deux recensements officiels, dont les résultats diffèrent nettement. La Banque de données sur le trafic des animaux (BDTA) d'Identitas SA, dans laquelle chaque mouton doit être enregistré individuellement depuis 2020, comptait 11’916 détentions d'animaux avec des moutons en mai 2025; fin août 2026, elles étaient 11’359. Le relevé structurel agricole de l'Office fédéral de la statistique (OFS) recense en revanche, pour 2025, 7’682 exploitations agricoles avec des moutons. La BDTA enregistre donc bien 4’000 détentions de plus qu'il n'y a d'exploitations agricoles avec des moutons. Cette différence comprend des détentions de loisir et de très petite taille, qui n'atteignent pas la surface minimale ou le nombre minimal d'animaux d'une exploitation agricole, mais aussi des sites supplémentaires d'exploitations existantes. La part exacte des détentions purement de loisir et le nombre de leurs animaux estivés sur les alpages ne peuvent pas être déterminés à partir de ces deux chiffres seuls. Que cette donnée manque est en soi un constat: la Confédération finance l'estivage sans savoir à qui appartiennent les animaux qu'elle finance.
La répartition par taille montre à quel point la plupart des détentions sont petites. Selon la BDTA, la détention moyenne de moutons en Suisse compte onze animaux. Le dixième le plus petit des détentions garde en médiane deux moutons, le dixième le plus grand 132. Dans sa brochure «Vom Lamm», l'organisation interprofessionnelle Proviande indique elle-même que la détention de moutons se pratique «principalement à titre accessoire».
Parallèlement, ce sont les exploitations qui disparaissent, pas les moutons. Depuis 2000, le nombre d'exploitations agricoles avec des moutons est passé, selon l'OFS, de 12’565 à 7’682, soit une baisse de 39 pour cent. Sur la même période, l'effectif ovin n'a reculé que de 15 pour cent, passant de 420’740 à 355’639 animaux. La BDTA, qui recense aussi les agneaux et les détentions non agricoles, comptait même 477’061 moutons enregistrés en avril 2026. Les troupeaux grossissent, le nombre de personnes qui s'en occupent diminue.
180’000 moutons dans la région d'estivage
L'estivage est au cœur du conflit. En juillet 2026, selon la BDTA, environ 180’000 moutons se trouvaient dans la région d'estivage, soit environ 40 pour cent de tous les moutons enregistrés. Ce chiffre concerne l'ensemble de la région d'estivage, et pas seulement les pâturages situés au-dessus de la limite de la forêt. Pour la contribution d'estivage de la Confédération, l'Office fédéral de l'agriculture (OFAG) a recensé en 2024 un total de 743 exploitations d'estivage de moutons pour 22’937 pâquiers normaux.
Selon Pro Natura, quelque 40 pour cent de l'ensemble des surfaces d'estivage de Suisse se situent au-dessus de la limite des forêts, sur des pelouses alpines qui ne seraient pas envahies par la forêt sans exploitation. En juin 2023, Pro Natura a constaté que le pâturage n'y avait «aucun effet favorable à la biodiversité»; les animaux sauvages seraient repoussés ou risqueraient de contracter des maladies. L'organisation a réclamé une stratégie globale et a déclaré que l'abandon de certains alpages était un sujet légitime. Déjà l'étude préliminaire «SchafAlp», commandée en 2010 par AGRIDEA, Pro Natura, le WWF et la Fédération suisse d'élevage ovin, relevait que les chamois évitent les pâturages à moutons, que les moutons entrent en ligne de compte comme réservoir de la kératoconjonctivite des chamois et que les parcs de nuit situés dans les zones d'hivernage des chamois et des bouquetins peuvent porter atteinte à ces habitats. La même étude concluait qu'aucun système de clôture n'était totalement inoffensif pour les animaux sauvages.
Ce que l'estivage des moutons coûte à la collectivité
L'estivage des moutons dans les zones de faune sauvage n'est pas une affaire privée: il est cofinancé par l'argent des contribuables. Le Rapport agricole 2025 de l'OFAG fait état, pour l'année 2024, d'environ 8,2 millions de francs de contributions d'estivage pour les moutons (hors brebis laitières). À cela s'ajoutent, sur la base d'un taux de 250 francs pour 15’640 pâquiers normaux, quelque 3,9 millions de francs de contributions supplémentaires, calculés, pour des mesures de protection des troupeaux au niveau des exploitations, sur 325 exploitations. En outre, les exploitations d'origine reçoivent pour chaque animal remis à l'estivage une contribution d'estivage de 370 francs par pâquier normal; le Rapport agricole ne détaille pas séparément le montant revenant aux moutons, mais, pour 22’937 pâquiers normaux, il se situe de l'ordre de 8 millions de francs.
L'estivage des moutons est ainsi soutenu, rien que par ces trois instruments, à hauteur d'environ 20 millions de francs par an. D'autres instruments de financement s'y ajoutent, sans qu'on puisse en tirer un total consolidé : les fonds fédéraux pour la protection des troupeaux, que le Conseil national a portés à près de 12 millions de francs pour toutes les espèces animales dans le budget 2023, les programmes cantonaux de protection des troupeaux, environ 2,78 millions de francs en Valais en 2023, ainsi que les indemnisations pour les animaux tués, pour lesquelles les cantons ont demandé à l'OFEV un total de 695’774 francs pour la période de novembre 2024 à octobre 2025. Quiconque estive aujourd'hui un mouton au-dessus de la limite des forêts le fait avec de l'argent public, et quiconque abandonne un alpage perd ces contributions. Les incitations vont toutes dans le même sens : vers l'alpage, même là où l'habitat appartient aux animaux sauvages.
Pour mettre ces pertes en perspective : selon l'évaluation de la BDTA, 52’408 décès de moutons ont été enregistrés en Suisse en 2025, c'est-à-dire des morts survenues en dehors de l'abattage ; le chiffre global ne dit pas quelles causes en représentent quelle part. Durant la même période, les cantons ont annoncé à l'OFEV 808 animaux de rente de toutes espèces tués par des loups (novembre 2024 à octobre 2025). Même s'il s'agissait uniquement de moutons, cela représenterait environ 1,5 pour cent des décès enregistrés. L'article Acquitté: ce n'était pas le loup met ces chiffres en perspective. Les risques que comporte l'estivage en terrain escarpé, même sans influence avérée du loup, ont été illustrés par le cas révélé en octobre dans le Val Russein : 82 moutons précipités dans le vide y ont été découverts le 11 septembre 2026. L'Office grison de la chasse et de la pêche n'a trouvé aucun indice d'une influence du loup.
Les Alpes, un parcours d'obstacles
Là où la protection des troupeaux exige des clôtures supplémentaires et des parcs nocturnes, d'autres interventions s'ajoutent dans un territoire qui appartient aux chamois, aux cerfs, aux chevreuils et aux gallinacés de montagne. L'Office de la sécurité alimentaire et de la santé animale des Grisons constate dans le «Bündner Bauer» que le nombre d'animaux sauvages morts dans des clôtures a nettement augmenté; les chevreuils et les cerfs sont les plus touchés, mais aussi les renards. Un animal pris au piège ne peut pas se libérer seul, il meurt d'une mort lente et atroce. L'Office prescrit donc de retirer les filets de pâturage au plus tard cinq jours après leur utilisation et de démonter complètement toutes les clôtures en automne. Ce qui est réellement contrôlé de cela sur les alpages à moutons isolés, la prescription ne le dit pas. L'IG Wild beim Wild a documenté que les filets de pâturage deviennent des pièges mortels pour les animaux sauvages.
La protection des troupeaux est judicieuse pour les animaux de rente et est soutenue par l'IG Wild beim Wild, comme le montre l'article Qu'est-ce que la protection des troupeaux?. Mais elle ne résout pas la question de savoir si un troupeau a sa place à cet endroit. Les chiens de protection des troupeaux, les parcs nocturnes et les clôtures électriques transforment un territoire d'animaux sauvages en pâturage clôturé. Il faut d'abord trancher cette question avant de se demander ce qu'il en est du loup.
Ce qui reste en suspens dans la protection des troupeaux
Là où des moutons sont tout de même estivés, la protection repose sur des bases fragiles. Depuis 2013, plus de 800 chiens de protection des troupeaux ont passé le test d'aptitude de la Confédération; pour qu'un chien puisse être engagé comme chien de protection des troupeaux reconnu, il doit réussir cet examen. Le Valais a développé en 2023 son propre programme d'examen, car il y avait trop peu de chiens reconnus par la Confédération. La Confédération a réduit sa part aux coûts de la protection des troupeaux de 80 à 50 pour cent au maximum en février 2025; en novembre 2025, le Conseil fédéral a décidé de la relever à nouveau à 80 pour cent, après que les cantons ont dû combler eux-mêmes la lacune dans l'intervalle. Le programme d'élevage de la Confédération a été arrêté, la formation est désormais indemnisée par un forfait de 4’400 francs par examen réussi. Celui qui veut protéger des troupeaux reçoit donc de la Confédération, depuis des années, des signaux changeants.
Le personnel fait aussi défaut. Combien peu de bergères et de bergers vont au bout de la formation jusqu'au métier, et dans quelles conditions ils travaillent, c'est ce que montre l'article Pénurie de bergers dans les Alpes : qui protège les troupeaux ?. Selon le Conseil fédéral, 10 à 15 personnes par an soutiennent la protection des troupeaux dans le cadre du service civil. Les bénévoles des organisations OPPAL et Pasturs Voluntaris ont effectué, jusqu'à l'été 2023, un total cumulé de 330 interventions de jour et de près de 700 interventions de nuit sur plus de 40 alpages. C'est de l'engagement, mais ce n'est pas un système. Ce sont les cantons qui décident de la faisabilité de la protection des troupeaux. Savoir si trois chiens suffisent pour un troupeau sur une surface donnée, si un parc de nuit est assez petit pour être efficace, ou si un alpage situé dans un territoire de meute peut être protégé avec un effort raisonnable, tout cela n'est guère examiné ni documenté de manière transparente. Les prescriptions fixent des nombres minimaux, pas une efficacité.
L'ordre des questions
L'IG Wild beim Wild estime que l'estivage des moutons au-dessus de la limite des forêts n'est pas défendable dans son ampleur actuelle. La zone d'estivage est l'habitat des chamois, des bouquetins, des cerfs élaphes, des marmottes, des lagopèdes alpins et des tétras lyres, et, depuis vingt ans, de nouveau du loup. Que l'on y détienne des moutons avec des fonds publics, sans que la Confédération sache combien proviennent de petits élevages de loisir ou d'élevages minuscules, et que l'on tue ensuite des familles entières de loups parce que ces moutons ont été tués, relève d'une décision politique, non d'une nécessité naturelle.
Le débat public doit donc être mené dans un autre ordre :
- Quels alpages doivent être exploités dans une zone de faune sauvage, et lesquels ne doivent pas l'être ? La Confédération et les cantons disposent des données que Pro Natura réclame depuis 2023, et versent pourtant des paiements à l'échelle de tout le territoire.
- Là où l'on pratique l'estivage, la protection doit être démontrablement efficace, avec des chiens, une surveillance par des bergers et des parcs de nuit adaptés à la surface et au risque, et non un nombre minimal sur le papier. Des équipes de protection des troupeaux organisées par les cantons, des civilistes en nombre suffisant et un système de contrôle contraignant pour les chiens en font partie.
- Ce n'est que lorsque ces deux points sont clarifiés que se pose la question du loup. Aujourd'hui, elle est posée en premier et on y répond avec le fusil.
Tant que les pouvoirs publics financent l'estivage des moutons, la collectivité paie aussi les attaques, les clôtures et, au bout du compte, les tirs de loups, et elle doit justifier quels sites s'y prêtent. Celui qui veut résoudre le conflit ne doit pas d'abord se demander combien de loups il faut tuer. Il doit d'abord se demander où les moutons peuvent être estivés de manière responsable, et où ils ne le peuvent pas.
Sources : Identitas AG, Tierstatistik, jeux de données « Moutons : évolution des détentions d'animaux », « Valeurs médianes de la taille des élevages », « Zones agricoles » et « Effectif Suisse », état au 31 août 2026, analysés le 28 septembre 2026 ; Office fédéral de la statistique, Relevé structurel de l'agriculture, « Exploitations agricoles et animaux de rente par canton », état au 12 mai 2026 ; Office fédéral de l'agriculture, Rapport agricole 2025, chapitre Contributions au paysage cultivé (contribution d'estivage, contribution pour la garde des animaux et contribution supplémentaire pour la protection des troupeaux 2024) ; OFEV, communiqué de presse du 26 novembre 2025 (ordonnance sur la chasse, protection des troupeaux) et rapport sur la régulation du loup 2025/2026 du 18 mai 2026 (effectif de loups, dommages aux animaux de rente, indemnisations) ; Pro Natura, communiqué de presse « Estivage des moutons : Pro Natura demande une stratégie globale », 27 juin 2023 ; Office de la sécurité alimentaire et de la santé animale des Grisons, « Clôtures de pâturage : un danger pour les animaux de rente et la faune », Bündner Bauer n° 17/2019 ; Werder, Werder, Waldispühl, « SchafAlp : estivage durable des moutons, étude préliminaire », 9 novembre 2010 ; WWF Suisse, communiqué de presse « La protection volontaire des troupeaux a le vent en poupe », 16 juillet 2024 ; Schweizer Bauer, « Chiens de protection des troupeaux après la révision de la loi sur la chasse : un premier bilan », 8 mai 2026.
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