Pénurie de bergers dans les Alpes : qui protège les troupeaux ?
Un reportage de la RTS montre pourquoi la protection des troupeaux atteint ses limites sans personnel d'alpage expérimenté.
«Pas de clôture, pas de berger»
Les cantons financent des primes au tir, des dispositifs de régulation et l'abattage total de familles de loups entières.
Or, sur les alpages, ce qui manque pour mettre en œuvre de nombreuses mesures de protection, c'est précisément cela : des bergères et des bergers expérimentés qui restent auprès du troupeau. Un reportage de la RTS montre l'ampleur de cette lacune.
La télévision romande a mis en lumière le métier de berger le 4 octobre 2026 dans l'émission «Mise au Point». Depuis 2013, l'école d'agriculture de Châteauneuf, près de Sion, propose une formation de berger. Une vingtaine de personnes la commencent chaque année. Selon la RTS, seules deux ou trois d'entre elles deviennent effectivement bergères ou bergers. Grégoire Bonvin, responsable de la filière agriculture, constate que beaucoup ont une «vision utopique» de ce métier.
Un métier à la limite du supportable
La RTS a suivi Dounia Ravonel, Genevoise de 28 ans, bergère depuis cinq ans. L'année précédente, elle a passé quatre mois dans une cabane à 2000 mètres d'altitude, sans eau courante, sans électricité et sans toilettes. Sa chienne est morte et elle-même s'est blessée à la cheville. Si elle continue, c'est aussi grâce à son employeuse Isabelle Dumoulin, de Lourtier dans le Val de Bagnes, qui élève 230 brebis mères. Celle-ci reconnaît ouvertement que ce n'est pas un travail facile, que les salaires «ne sont pas forcément attrayants» et que les conditions de vie à l'alpage «ne sont pas toujours agréables».
Entre-temps, le logement de Dounia Ravonel a été amélioré : des panneaux solaires fournissent de l'électricité, un réfrigérateur et des toilettes sèches ont été ajoutés. Cela montre que les conditions peuvent concrètement évoluer, lorsque les détenteurs de troupeaux le souhaitent.
Jonas Crétin est plus explicite. Jusqu'en 2024, il a gardé environ 650 moutons en Valais et a jeté l'éponge après cinq ans. Il parle de semaines de travail allant jusqu'à 60 heures et du fait qu'il n'avait même pas un poêle convenable pour sécher ses chaussures. L'élément déclencheur fut une épidémie qui a tué entre 200 et 250 agneaux en l'espace de deux semaines. Crétin a porté plainte contre ses anciens employeurs, ce qui, selon RTS, est rare dans ce petit milieu.
La protection des troupeaux dépend du personnel
RTS établit explicitement le lien avec le loup. Le retour du prédateur a modifié le travail des éleveurs, et les mesures de protection sont, selon RTS, également déterminantes pour l'indemnisation après des attaques de loups. Sont notamment mentionnés les chiens de protection des troupeaux et les parcs de nuit, qui supposent souvent la présence d'une bergère ou d'un berger. Un parc de nuit ne se monte pas tout seul, les chiens de protection ont besoin d'être guidés, et un troupeau conduit pendant la journée n'est pas la même chose qu'un troupeau livré à lui-même.
Une étude de la Haute école spécialisée bernoise (BFH-HAFL) et de la Société suisse d'économie alpestre, publiée en avril 2026, montre à quel point l'économie alpestre dans son ensemble souffre du manque de personnel. Elle s'appuie sur environ 360 personnes interrogées et concerne l'ensemble du personnel d'alpage, pas seulement les bergers ovins. Environ 17'000 personnes travaillent chaque année dans quelque 6'500 exploitations d'estivage. L'étude cite comme facteurs déterminants pour fidéliser le personnel expérimenté des conditions d'engagement claires, des salaires adaptés à l'expérience et une gestion professionnelle du personnel. L'infrastructure seule ne suffit pas.
La Confédération soutient déjà l'estivage selon le système de pâturage et appuie, sous certaines conditions, des mesures de protection des troupeaux supplémentaires. Selon l'aperçu 2026, les alpages ovins avec garde permanente reçoivent 400 francs par charge normale, les pâturages tournants 320 francs et les autres pâturages 120 francs. Celui qui met en œuvre un concept individuel de protection des troupeaux peut recevoir, en cas de garde permanente ou de pâturage tournant, 250 francs supplémentaires par charge normale. Les contributions financières seules ne résolvent toutefois pas le manque de personnel : les mesures de protection ont besoin de personnes capables de les appliquer au quotidien.
Les priorités fixées par la politique
Alors que RTS documente de graves lacunes dans les hébergements et les conditions de travail, les cantons financent en parallèle des tirs de loups. Le Tessin verse aux chasseurs de loisir participant au programme loup un forfait de démarrage, un salaire horaire et 500 francs pour chaque loup tué, avec un budget pouvant atteindre 250’000 francs par an. Le Valais libère des meutes entières comme la meute de Nanz pour un tir total, sans révéler comment les troupeaux concernés étaient protégés.
Les chiffres officiels montrent à quel point la protection laisse à désirer. Selon les statistiques d'attaques de l'Office tessinois de la chasse et de la pêche, arrêtées au 28 septembre 2026, sur 117 animaux de rente tués, 6 étaient protégés de manière appropriée. Pour 45 animaux, l'Office a jugé la protection non appropriée, pour 13 non appropriée en raison d'un cas de force majeure, et pour 52 la protection était considérée comme non exigible, comme le documente le Tessin-Ticker dans l'entrée du 4 octobre.
Dans la statistique cantonale compilée sans le Tessin, 183 animaux de rente tués par des loups ont été recensés jusqu'à fin juillet 2026, contre 402 pour la même période l'année précédente (Été alpestre 2026 : les attaques de loups divisées par deux). Le contraste entre le Haut et le Bas-Valais suggère que l'élevage et la protection des troupeaux jouent un rôle important. L'ampleur de leur influence par rapport à d'autres facteurs ne peut pas être déterminée à partir de cette seule comparaison.
Un problème structurel qui peut être résolu
Qui prend au sérieux la pénurie de personnel doit poser des questions dérangeantes. Selon la RTS, environ un tiers des éleveurs suisses emploient surtout une main-d'œuvre étrangère. Un éleveur vaudois de La Forclaz affirme dans l'émission qu'il ne trouve pas de bergers suisses, que ce sont des « rêveurs » (traduit). Les propos de Ravonel et Crétin dressent un tout autre tableau : ce qui manque, ce sont des conditions de travail tenables sur plusieurs saisons.
L'IG Wild beim Wild exige donc un changement de priorités. Les fonds publics qui vont aujourd'hui aux primes de tir, aux dispositifs de régulation et à la formation de chasseurs de loisir pour des tirs nocturnes de loups devraient être investis dans des salaires équitables, des logements dignes, des perspectives à l'année et une formation suivie de conditions de travail permettant à davantage de personnes d'accéder à cette profession. Protection des troupeaux n'est pas qu'une question de clôtures. C'est une question d'êtres humains capables de rester auprès du troupeau.
Dounia Ravonel le résume parfaitement dans l'émission. On lui a dit dès le début que dans ce métier, il fallait être dure. « Si je deviens dure, je me brise », dit-elle (traduit). Une économie alpestre qui écoute de telles voix a besoin de moins de fusils et de plus de respect pour celles et ceux qui protègent réellement les troupeaux.
Sources : RTS, «Alpages suisses: le métier de berger face à la pénurie» (titre de l'article sur la page : ««Il va falloir être dure» : le métier de berger face à ses propres limites»), avec le reportage télévisé «Moutons cherchent berger» tiré de «Mise au Point», 4 octobre 2026 : Article de RTS; BFH-HAFL, «La saison d’alpage se profile, mais le personnel fait défaut», 20 avril 2026 ; Canton de Bâle-Campagne, Ebenrain, «Paiements directs pour l'estivage, aperçu 2026» ; Office de la chasse et de la pêche du Tessin, statistique des attaques «Lupo, Predazioni 2026», état au 28 septembre 2026.
Autres articles : Dossier : réguler les chasseurs de loisir, pas les prédateurs
Plus sur le thème de la chasse de loisir : Ce que dit la recherche à ce sujet est présenté dans La chasse sous l’angle des faits : l’état de la recherche.
La position de l'IG Wild beim Wild : L'IG Wild beim Wild rejette la chasse de loisir. Notre modèle est le canton de Genève, qui se passe de la chasse de loisir depuis 1974 : sans périodes de chasse, sans chiens de chasse, sans battues, sans miradors, sans la maltraitance animale et la criminalité qui font partie, ailleurs, de la saison de chasse. Ce qui fonctionne là-bas depuis plus de cinquante ans réfute tout prise de position de ChasseSuisse. Une association qui fonde sa politique sur des affirmations qu'elle réfute elle-même dans ses propres documents n'est pas un organisme spécialisé, mais une fabrique de désinformation.
Soutiens notre travail
Grâce à ton don, tu aides à protéger les animaux et à faire entendre leur voix.
Faire un don maintenant →