Réguler les chasseurs de loisir, pas les prédateurs
Depuis des générations, la chasse de loisir se légitime par la promesse de contrôler les populations d’animaux sauvages, alors qu’elle reste elle-même, en tant que branche, de fait incontrôlée et qu’elle élimine précisément les prédateurs qui assumeraient cette tâche sur le plan écologique, sans patente, sans salaire et sans trophée.
En Suisse, quelque 29’000 chasseuses et chasseurs de loisir tuent plus de 130’000 animaux sauvages par an (2025 : 29’328 personnes pratiquant la chasse, 133’508 animaux sauvages tués selon la statistique fédérale de la chasse), dans un système largement autogéré, avec des services de surveillance de la chasse institutionnellement imbriqués avec les chasseurs de loisir.
Dans le même temps, ces mêmes associations réclament le tir des loups, des lynx et des renards, qui, en tant que prédateurs, fournissent une prestation de régulation écologique qu’aucune chasse de loisir ne peut remplacer. Ce dossier repose la question autrement : ce ne sont pas le loup, le lynx et le renard qui doivent être régulés, mais ces quelque 30’000 particuliers armés qui, au nom du contrôle des populations, maintiennent un système fonctionnant sans surveillance structurelle.
Ce qui vous attend ici
- Vide de surveillance : qui contrôle les chasseurs de loisir ? Autosurveillance, absence de statistiques et conflits d’intérêts institutionnels.
- Les prédateurs comme régulateurs écologiques : Ce qu’accomplissent le loup, le lynx et le renard, et pourquoi la chasse de loisir combat précisément cela.
- L’inversion de la charge de la preuve : Qui devrait réellement contrôler la population de qui.
- Autorégulation : les preuves scientifiques : Ce que montrent le Parc national suisse, Genève et Yellowstone.
- Structures juridiques : Ce que permettent la LChP, la LPA et le droit cantonal, et ce qu’ils ne permettent pas.
- Ce qui devrait changer : Revendications concrètes pour une régulation de la chasse de loisir et la protection des prédateurs.
- Argumentaire : Réponses aux affirmations les plus fréquentes du lobby de la chasse sur la question des prédateurs.
- Liens rapides : Articles, dossiers et études.
Vide de surveillance : qui contrôle les chasseurs de loisir ?
La réponse simple est dérangeante : personne, à moins de faire soi-même partie du système. Dans de nombreux cantons, les inspectorats cantonaux de la chasse sont institutionnellement imbriqués avec les chasseurs de loisir, les gardes-faune auxiliaires sont souvent eux-mêmes des chasseurs de loisir, et il n'existe aucune statistique nationale sur la criminalité liée à la chasse. Alors que l'Allemagne recense systématiquement le braconnage dans sa statistique criminelle, la Suisse ne dispose d'aucun relevé équivalent, ni au niveau fédéral ni de manière généralisée dans les cantons.
Les rares données disponibles dessinent pourtant un tableau : dans le canton des Grisons, l'Office de la chasse et de la pêche a enregistré de 2012 à 2020 plus de 1 000 dénonciations et amendes par an à l'encontre de chasseurs de loisir, dont 1 298 pour la seule année 2015 ; depuis 2021, le canton ne publie plus ces chiffres (Infractions à la chasse et jugements : statistique des Grisons). Le Valais recense 5 à 10 cas de braconnage documentés par an, les Grisons en estiment 10 à 20. Une branche dont l'autocontrôle échoue à ce point aurait depuis longtemps, dans n'importe quel autre domaine touchant à la sécurité, une autorité de surveillance externe. Pas dans la chasse de loisir.
La structure de surveillance ne connaît ni instance de plainte indépendante, ni chaîne d'annonce obligatoire pour les tirs erronés, ni base de données centrale, ni retrait automatique du permis en cas de condamnation. Ce que la population comprend par « chasse contrôlée » est, dans la réalité, un modèle d'autogestion dans lequel, la plupart du temps, des chasseurs de loisir contrôlent des chasseurs de loisir.
Pour en savoir plus : Braconnage et criminalité liée à la chasse en Suisse et argumentaire pour des gardes-faune professionnels
Les prédateurs comme régulateurs écologiques
Les loups, les lynx, les renards et les ours remplissent des fonctions qu'aucun système de chasse de loisir ne peut reproduire. Ils sélectionnent les animaux malades et affaiblis, maintiennent les populations d'ongulés en mouvement, empêchent le surpâturage local et assurent ainsi l'alternance dynamique entre pression d'abroutissement et récupération, qui seule permet une régénération forestière saine. La littérature scientifique sur la cascade trophique, documentée notamment dans le parc national de Yellowstone après le retour du loup à partir de 1995, est sans équivoque : les prédateurs façonnent des paysages entiers.
En Suisse, le même effet s'observe dans le Parc national suisse depuis 1914 et dans le canton de Genève depuis 1974. Ces deux espaces sans chasse réfutent l'affirmation du lobby selon laquelle l'ordre faunique s'effondrerait sans chasse de loisir. La réalité : les populations se stabilisent à un niveau écologiquement viable, les dégâts d'abroutissement diminuent dans les régions où les prédateurs sont présents, et les animaux sauvages deviennent plus actifs de jour, car le stress permanent causé par des usagers armés en quête de loisir disparaît.
C'est précisément ce régulateur que les chasseurs de loisir combattent systématiquement. Le renard est tiré presque toute l'année, sans justification scientifique et sans contingent, en dehors de la courte période de protection du 1er mars au 15 juin, soit environ 19’000 fois en 2025. Les loups sont libérés au tir de manière préventive, 92 durant la période de régulation 2024/25 et 77 durant la période 2025/26 (compteur de loups), les lynx tombent dans des foyers de braconnage comme le Valais, documentés à raison de plusieurs dizaines de cas. Depuis février 2025, le castor peut être abattu dans toute la Suisse sur demande cantonale. La chasse de loisir produit le déficit écologique dont elle prétend elle-même être la solution.
Pour en savoir plus : Le loup en Suisse : faits, politique et limites de la chasse et Autorégulation des populations sauvages : les preuves scientifiques
L'inversion de la charge de la preuve
L'opération rhétorique centrale du lobby de la chasse consiste à rejeter la charge de la preuve sur les animaux sauvages. Les loups doivent «se justifier», les renards seraient «trop nombreux», les castors gêneraient l'«exploitation». Mais personne ne pose la question symétrique : les 30’000 chasseurs de loisir ne devraient-ils pas se justifier tout autant d'exercer un passe-temps violent qui blesse chaque année des milliers d'animaux, les laisse agoniser, produit des trophées et n'est nécessaire sur le plan écologique en aucun sens mesurable ?
Les proportions quantitatives sont sans équivoque : les chasseurs de loisir tuent chaque année plus de 130’000 animaux sauvages, dont, pour la seule année 2025, 42’530 chevreuils, 13’636 cerfs élaphes et 19’208 renards. Les quelque 350 loups de Suisse en tuent une fraction, et ils le font sans résidus de munitions, sans accidents de la route et sans subventions de l'État. Quiconque prend au sérieux l'argument de la «régulation des effectifs» devrait contingenter la chasse de loisir, la documenter, la contrôler et la réduire au minimum scientifiquement fondé, exactement comme les associations de chasseurs l'exigent pour les prédateurs.
Pour en savoir plus : La chasse de loisir est-elle nécessaire en Suisse ? et Pourquoi la chasse de loisir échoue comme moyen de contrôle des populations
Autorégulation : les preuves scientifiques
Même ChasseSuisse, l'association faîtière des chasseurs de loisir suisses, a déclaré publiquement le 29 août 2011 : «Les populations d'animaux sauvages se régulent en principe d'elles-mêmes, y compris dans notre paysage cultivé.» L'argument central d'autolégitimation de la chasse de loisir est ainsi réfuté par écrit par sa propre association. La recherche en biologie des populations le confirme depuis des décennies : les populations chassées réagissent par une reproduction compensatoire, les taux de natalité augmentent, les structures sociales sont déstabilisées. La chasse de loisir engendre une partie des effectifs qu'elle prétend réguler.
Dans le canton de Genève, les lièvres d'Europe atteignent 17,7 individus par 100 hectares, contre 1,0 dans le canton de Zurich. Genève abrite environ 100 cerfs élaphes et 330 chevreuils, dans des populations stables. Une douzaine de gardes de l'environnement, qui se partagent à peine trois postes à plein temps, remplacent les chasseurs de loisir ; l'ensemble de la gestion de la faune sauvage coûte environ un million de francs par an. Le Parc national suisse documente depuis plus de 100 ans la biodiversité sans chasse de loisir. Le Luxembourg, Yellowstone et le parc national de Slowinski en Pologne fournissent des observations comparatives complémentaires issues d'espaces sans chasse.
Pour en savoir plus : Comment fonctionne l'interdiction de chasse genevoise ? et Genève et l'interdiction de chasse
Structures juridiques
La loi fédérale sur la chasse (LChP) n'oblige aucun canton à autoriser la chasse de loisir. Les cantons décident librement si des particuliers armés peuvent tuer des animaux sauvages. Genève a dit non en 1974, les 25 autres cantons ont dit oui, selon deux systèmes différents : la chasse à patente dans 16 cantons, la chasse à territoire dans 9 cantons. Les deux systèmes reposent sur la même logique d'autocontrôle.
L'article 4 de la loi sur la protection des animaux (LPA) interdit de causer sans justification des douleurs, des souffrances ou des dommages à un animal. La chasse au renard ne connaît aucune nécessité de régulation reconnue scientifiquement et aucun contingent, seulement une courte période de protection pendant l'élevage des jeunes (du 1er mars au 15 juin, art. 5 LChP). Elle est en contradiction directe avec la loi sur la protection des animaux, mais elle ne peut de fait pas être portée en justice, car les instances de surveillance sont imbriquées avec le milieu de la chasse. La Cour européenne des droits de l'homme a posé, dans un arrêt de principe, que la chasse sur un terrain privé sans l'accord du propriétaire n'a pas à être tolérée. La pratique suisse, qui permet aux chasseurs de loisir de parcourir avec une arme à feu des terres qui ne leur appartiennent pas, constitue une exception en Europe.
Pour en savoir plus : Chasse et droits humains et Interdiction de la chasse en Suisse
Ce qui devrait changer
- Une surveillance de la chasse indépendante, extérieure à l'administration de la chasse : Le contrôle de la chasse de loisir ne doit pas relever de services liés, par leur personnel ou leurs institutions, aux associations de chasse. Une autorité cantonale de surveillance dotée d'un mandat de protection animale et scientifique est attendue depuis longtemps.
- Une statistique nationale du braconnage et des accidents de chasse : La Confédération et les cantons publient chaque année des données complètes sur les tirs, les tirs manqués, les dénonciations, les amendes, les animaux blessés et les recherches au sang. Sans base de données, il n'y a pas de politique fondée sur des preuves.
- Retrait automatique du permis en cas de condamnation : En cas de condamnation pour des infractions à la législation sur la chasse, la protection des animaux ou les armes, le permis de chasse est retiré de manière obligatoire et uniforme dans tous les cantons, sans pouvoir d'appréciation de l'autorité de la chasse.
- Une banque de données ADN pour les prédateurs braconnés : Mise en place d'une base de données ADN médico-légale sur le modèle de la poursuite pénale, exploitée indépendamment de l'administration de la chasse.
- Protection des lanceurs d'alerte et service de signalement externe : Les systèmes de signalement anonymes en cas de soupçon de braconnage aboutissent directement au ministère public, et non aux inspections cantonales de la chasse.
- Rétablir le statut de protection des prédateurs : Le loup, le lynx, l'ours, le castor et le renard sont replacés sous le régime de protection minimal fondé scientifiquement. La révision de la loi sur la chasse de 2022 et l'ordonnance sur la chasse en vigueur depuis le 1er février 2025, qui affaiblissent encore le statut de protection, sont corrigées au niveau de la politique fédérale.
- Planification contraignante des tirs avec obligation de justification écologique : Chaque tir exige une justification scientifique. Les tirs forfaitaires sans contingent, en particulier pour le renard, sont supprimés.
- Changement de système vers le modèle de garde-faune sur le modèle genevois : Les cantons remplacent progressivement la chasse de loisir par des gardes-faune employés par l'État et formés professionnellement, dotés de mandats clairs, d'une surveillance externe et d'un rapport transparent.
Argumentaire
«Les loups, les lynx et les renards doivent être régulés.» L'autorégulation fonctionne, preuves empiriques à l'appui, depuis plus de 100 ans dans le Parc national suisse et depuis 50 ans dans le canton de Genève. Là où les prédateurs vivent sans être dérangés, les populations se stabilisent sans intervention. Le besoin de régulation est une invention de la chasse de loisir, pas de l'écologie.
«Les chasseurs de loisir sont pourtant strictement contrôlés.» La surveillance est exercée à large échelle par des services dont le personnel est imbriqué avec la communauté des chasseurs de loisir. Il n'existe pas de statistiques nationales sur la criminalité liée à la chasse. Le seul canton des Grisons a signalé, de 2012 à 2020, plus de 1’000 dénonciations et amendes par an contre des chasseurs de loisir, soit 1’298 en 2015. Ce n'est pas du contrôle, c'est de l'autogestion.
«Sans chasse au renard, la population explose.» La population de renards se régule par l'offre de nourriture et les maladies. La rage a été vaincue par des appâts vaccinaux, pas par la chasse au renard. Il est démontré que la chasse accroît la propagation du ténia du renard, car elle détruit les structures sociales.
«Les prédateurs mangent notre gibier.» Les prédateurs ne sont pas des concurrents, mais une condition préalable à des populations d'animaux sauvages en bonne santé. Ils sélectionnent les animaux malades, préviennent les dégâts d'abroutissement et stabilisent les structures sociales. Ce que les chasseurs de loisir déplorent comme concurrence est une fonction écologique.
«Si les prédateurs suffisent, pourquoi faut-il alors des gardes-faune à Genève ?» Les gardes-faune interviennent là où les prédateurs font défaut ou ont été décimés, et là où les conflits entre humains et animaux exigent des interventions concrètes. Dans l'idéal, leur mission se réduit au monitoring, à la recherche et à la gestion des conflits. La chasse de loisir n'en est pas un substitut, mais bien le contraire.
«La chasse de loisir est une vieille tradition.» L'esclavage et la chasse au trophée dans les colonies étaient eux aussi de vieilles traditions. L'ancienneté d'une pratique n'est pas un argument éthique. La question est de savoir si un privilège est légitime au XXIe siècle, alors qu'il n'existe plus aucune justification écologique, économique ou éthique.
«Sans chasse de loisir, il y a des dégâts de gibier.» Les dégâts de gibier résultent avant tout de la pression de chasse, qui pousse les animaux sauvages vers la forêt et vers la nuit. Là où les prédateurs sont présents et où la chasse de loisir est absente, les dégâts d'abroutissement diminuent. Les données genevoises et les études internationales le montrent de manière concordante.
Liens rapides
Articles sur Wild beim Wild
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Notre exigence
La question de savoir qui est régulé est une question de pouvoir. Tant que la Suisse accepte qu'un lobby de loisir armé organise lui-même sa propre surveillance, tout en décimant dans le même temps les prédateurs qui rempliraient écologiquement sa fonction, le débat est biaisé. L'inversion s'impose sur les plans factuel, juridique et éthique : les loups, les lynx, les renards et les castors s'autorégulent et régulent aussi leur environnement. Les chasseurs de loisir ne s'autorégulent pas et doivent donc être régulés de l'extérieur, par une surveillance indépendante, des statistiques transparentes, des sanctions automatiques et, à long terme, par la transition vers une gestion professionnelle de la faune sur le modèle genevois. Ce dossier est mis à jour en continu dès que de nouvelles études, statistiques ou évolutions politiques l'exigent.
Pour en savoir plus : dans le dossier sur la chasse en Suisse, nous réunissons vérifications des faits, analyses et articles de fond sur la chasse de loisir en Suisse.
Sources
- Loi fédérale sur la chasse et la protection des mammifères et oiseaux sauvages (JSG, RS 922.0)
- Loi sur la protection des animaux (LPA, RS 455), en particulier l'art. 4
- ChasseSuisse, prise de position du 29.08.2011 sur l'autorégulation des populations sauvages
- Office fédéral de l'environnement (OFEV) : Statistique fédérale de la chasse 2025 (jagdstatistik.ch)
- Office de la chasse et de la pêche des Grisons : rapports annuels 2012 à 2020 (dénonciations et amendes)
- OFEV : rapports sur la régulation de la population de loups 2024/25 (27 mai 2025) et 2025/26 (18 mai 2026)
- Fondation KORA : données sur les pertes de loups et de lynx
- Pro Natura : documentation «Qui tue le lynx ?»
- Prof. Raphaël Arlettaz, Université de Berne : étude sur le braconnage du lynx en Valais (2020)
- Protection Suisse des Animaux PSA : enquêtes sur les tirs erronés
- Tierwelt : enquête « Dringend gesucht: Zahlen zur Wilderei » (2016)
- SRF : « Wilderei in der Schweiz: Der Reiz der illegalen Trophäenjagd » (2021)
- Canton de Genève, Direction générale de l’agriculture et de la nature : bilan « Un canton sans chasse 2014–2017 » ; Gottlieb Dandliker, inspecteur de la faune de 2001 à 2025
- Yellowstone National Park Service : études sur la cascade trophique après le retour du loup (depuis 1995)
- Parc national suisse : documentation scientifique à long terme depuis 1914
- IG Wild beim Wild : dossiers « Argumentarium für professionelle Wildhüter », « Genf und das Jagdverbot », « Wilderei und Jagdkriminalität in der Schweiz », « Selbstregulation von Wildpopulationen »






