Réguler les chasseurs de loisir, pas les prédateurs
La chasse de loisir se légitime depuis des générations par la promesse de contrôler les populations d'animaux sauvages, alors qu'en tant que secteur, elle demeure elle-même de fait incontrôlée et élimine précisément les prédateurs qui assumeraient cette tâche écologiquement, sans permis, sans salaire et sans trophée.
En Suisse, environ 30'000 chasseuses et chasseurs de loisir abattent plus de 130'000 animaux sauvages par an, en grande partie en autogestion, avec des organes de surveillance de la chasse institutionnellement liés au milieu des chasseurs de loisir.
Parallèlement, ces mêmes associations exigent l'abattage des loups, lynx et renards, qui en tant que prédateurs assurent une fonction de régulation écologique qu'aucune chasse de loisir ne peut remplacer. Ce dossier reformule la question : ce ne sont pas le loup, le lynx et le renard qu'il faut réguler, mais ces 30 000 particuliers armés qui, au nom du contrôle des effectifs, maintiennent un système fonctionnant sans surveillance structurelle.
Ce qui t'attend ici
- Vide de surveillance : qui contrôle les chasseurs de loisir ? Autocontrôle, statistiques manquantes et conflits d'intérêts institutionnels.
- Les prédateurs comme régulateurs écologiques : ce qu'apportent le loup, le lynx et le renard, et pourquoi la chasse de loisir combat précisément cela.
- L'inversion de la charge de la preuve : qui devrait réellement contrôler les effectifs de qui.
- Autorégulation : les preuves scientifiques : ce que démontrent le Parc national suisse, Genève et Yellowstone.
- Cadre juridique : ce que la LChP, la LPA et le droit cantonal autorisent et ce qu'ils n'autorisent pas.
- Ce qui devrait changer : revendications concrètes pour une régulation de la chasse de loisir et la protection des prédateurs.
- Argumentaire : réponses aux affirmations les plus fréquentes du lobby de la chasse sur la question des prédateurs.
- Liens rapides : articles, dossiers et études.
Vide de surveillance : qui contrôle les chasseurs de loisir ?
La réponse simple est dérangeante : personne qui ne fasse lui-même partie du système. Dans de nombreux cantons, les inspectorats cantonaux de la chasse sont institutionnellement imbriqués avec les chasseurs de loisir, les gardes-faune auxiliaires sont souvent eux-mêmes des chasseurs amateurs, et il n'existe aucune statistique nationale sur la criminalité liée à la chasse. Alors que l'Allemagne recense systématiquement le braconnage dans ses statistiques criminelles, la Suisse ne dispose ni au niveau fédéral ni de manière généralisée au niveau cantonal d'un relevé équivalent.
Les rares données disponibles dressent néanmoins un tableau éloquent : dans le canton des Grisons, l'inspectorat de la chasse a enregistré en 2015 à lui seul 1 298 dénonciations et amendes contre des chasseurs de loisir. Le Valais recense 5 à 10 cas de braconnage documentés par an, les Grisons en estiment 10 à 20. Une branche dont l'autocontrôle échoue à ce point généralisé aurait depuis longtemps une autorité de surveillance externe dans tout autre domaine sensible en matière de sécurité. Pas dans la chasse de loisir.
La structure de surveillance ne dispose d'aucune instance de plainte indépendante, d'aucune chaîne de signalement obligatoire pour les tirs erronés, d'aucune base de données centralisée, ni de retrait automatique du permis en cas de condamnation. Ce que la population comprend comme une « chasse contrôlée » est en réalité un modèle d'autogestion dans lequel, le plus souvent, des chasseurs de loisir contrôlent d'autres chasseurs de loisir.
Pour en savoir plus : Braconnage et criminalité cynégétique en Suisse et Argumentaire en faveur de gardes-faune professionnels
Les prédateurs comme régulateurs écologiques
Les loups, lynx, renards et ours remplissent des fonctions qu'aucun système de chasse de loisir ne peut reproduire. Ils sélectionnent les animaux malades et faibles, maintiennent les populations d'ongulés en mouvement, empêchent le surpâturage local et assurent ainsi cette alternance dynamique entre pression d'abroutissement et récupération, qui seule permet une régénération forestière saine. La littérature scientifique sur la cascade trophique, documentée notamment dans le parc national de Yellowstone après le retour du loup à partir de 1995, est sans équivoque : les prédateurs façonnent des paysages entiers.
En Suisse, le même effet s'observe dans le Parc national suisse depuis 1914 et dans le canton de Genève depuis 1974. Ces deux espaces sans chasse réfutent l'affirmation du lobby selon laquelle, sans chasse de loisir, l'équilibre de la faune sauvage s'effondrerait. La réalité : les populations se stabilisent à un niveau écologiquement supportable, les dégâts d'abroutissement diminuent dans les régions où les prédateurs sont présents, et les animaux sauvages redeviennent plus actifs en journée, car le stress permanent dû aux usagers armés des loisirs disparaît.
C'est précisément ce régulateur que les chasseurs de loisir combattent systématiquement. Le renard est abattu par dizaines de milliers, sans justification scientifique, sans période de protection et sans quota. Les loups sont autorisés à l'abattage après chaque série d'attaques, et les lynx tombent dans des points chauds du braconnage comme le Valais, où ils sont documentés à deux chiffres. Depuis février 2025, le castor peut être abattu dans toute la Suisse sur demande cantonale. La chasse de loisir produit le déficit écologique dont elle prétend être elle-même la solution.
Pour en savoir plus : Le loup en Suisse et Autorégulation des populations sauvages : preuves scientifiques
Le renversement de la charge de la preuve
L'opération rhétorique centrale du lobby de la chasse consiste à faire porter la charge de la preuve aux animaux sauvages. Les loups doivent « se justifier », les renards sont jugés « trop nombreux », les castors perturbent la « gestion ». Personne ne pose toutefois la question symétrique : les 30'000 chasseurs de loisir ne doivent-ils pas eux aussi justifier qu'ils pratiquent un divertissement violent qui, chaque année, tire sur des milliers d'animaux, les fait agoniser dans la souffrance, produit des trophées et n'a aucune nécessité écologique mesurable ?
Les rapports quantitatifs sont sans équivoque : les chasseurs de loisir tuent chaque année plus de 130'000 animaux sauvages. En Suisse, les loups tuent annuellement un nombre d'animaux sauvages se chiffrant en milliers (chiffre à quatre chiffres faible), une fraction de ce que tirent les chasseurs de loisir, et ce sans résidus de munitions, sans accidents de la circulation et sans subventions publiques. Quiconque prend au sérieux l'argument de la « régulation des populations » devrait contingenter, documenter, contrôler la chasse de loisir et la réduire au minimum scientifiquement fondé – exactement comme les associations de chasse l'exigent pour les prédateurs.
Pour en savoir plus : La chasse de loisir est-elle nécessaire en Suisse ? et Pourquoi la chasse de loisir échoue en tant que contrôle des populations
Autorégulation : les preuves scientifiques
Même JagdSchweiz, la fédération faîtière des chasseurs de loisir suisses, a publiquement déclaré le 29 août 2011 : « Les populations d'animaux sauvages se régulent fondamentalement d'elles-mêmes, y compris dans notre paysage cultivé. » La principale autolégitimation de la chasse de loisir se trouve ainsi réfutée par écrit par sa propre fédération. La recherche en biologie des populations le confirme depuis des décennies : les populations chassées réagissent par une reproduction compensatoire, les taux de naissance augmentent, les structures sociales se déstabilisent. La chasse de loisir engendre une partie des populations qu'elle prétend réguler.
Dans le canton de Genève, on dénombre 17,7 lièvres bruns pour 100 hectares, contre 1,0 dans le canton de Zurich. Genève compte environ 100 cerfs élaphes et 330 chevreuils dans des populations stables. Trois postes à plein temps remplacent ce que faisaient avant 1974 plus de 400 chasseurs de loisir. Le Parc national suisse documente depuis plus de 100 ans la biodiversité sans chasse de loisir. Le Luxembourg, Yellowstone et le parc national de Slowinski en Pologne fournissent des éléments de comparaison complémentaires issus d'espaces sans chasse.
Pour en savoir plus : Comment fonctionne l'interdiction de la chasse à Genève ? et Genève et l'interdiction de la chasse
Structures juridiques
La loi fédérale sur la chasse (LChP) n'oblige aucun canton à autoriser la chasse de loisir. Les cantons décident librement si des particuliers armés peuvent tuer des animaux sauvages. Genève a dit non en 1974, les 25 autres cantons disent oui, selon deux systèmes différents : la chasse à patente dans 65 pour cent des cantons, la chasse à affermage dans les autres. Les deux systèmes fonctionnent selon la même logique d'autosurveillance.
L'article 4 de la loi sur la protection des animaux (LPA) interdit d'infliger sans justification douleurs, souffrances ou dommages à un animal. La chasse au renard ne répond à aucune nécessité de régulation scientifiquement reconnue, ne connaît ni période de protection ni quota. Elle est en contradiction directe avec la loi sur la protection des animaux, mais reste de fait non justiciable, car les organes de surveillance sont noyautés. La Cour européenne des droits de l'homme a établi dans un arrêt de principe que la chasse sur un terrain privé ne doit pas être tolérée sans le consentement du propriétaire. La pratique suisse, qui permet aux chasseurs de loisir de traverser des terres d'autrui avec une arme à feu, constitue une exception en Europe.
Pour en savoir plus : Chasse et droits humains et Interdiction de la chasse en Suisse
Ce qui devrait changer
- Surveillance indépendante de la chasse hors de l'administration cynégétique : le contrôle de la chasse de loisir ne doit pas relever d'instances liées personnellement ou institutionnellement aux associations de chasseurs. Une autorité cantonale de surveillance dotée d'un mandat de protection animale et scientifique est attendue depuis longtemps.
- Statistiques nationales sur le braconnage et les accidents de chasse : la Confédération et les cantons publient chaque année des données complètes sur les tirs, les tirs erronés, les dénonciations, les amendes, les blessures par balle et les recherches au sang. Sans base de données, pas de politique fondée sur des preuves.
- Retrait automatique de la patente en cas de condamnation : en cas de condamnation pour des infractions à la législation sur la chasse, la protection des animaux ou les armes, la patente de chasse est retirée de manière obligatoire et uniforme dans tous les cantons, sans pouvoir d'appréciation de l'autorité cynégétique.
- Banque de données ADN pour les prédateurs braconnés : mise en place d'une banque de données ADN forensique sur le modèle des poursuites pénales, gérée indépendamment de l'administration cynégétique.
- Protection des lanceurs d'alerte et service de signalement externe : des systèmes de signalement anonyme pour les soupçons de braconnage sont rattachés directement au ministère public et non aux inspectorats cantonaux de la chasse.
- Rétablir le statut de protection des prédateurs : le loup, le lynx, l'ours, le castor et le renard sont ramenés au régime de protection minimal scientifiquement fondé. La révision de la LChP de 2025, qui affaiblit encore le statut de protection, est corrigée au niveau de la politique fédérale.
- Plan de tir contraignant avec obligation de justification écologique : Chaque tir requiert une justification scientifique. Les tirs forfaitaires sans contingent, en particulier sur le renard, sont supprimés.
- Changement de système vers le modèle des gardes-faune selon l'exemple genevois : Les cantons remplacent progressivement la chasse de loisir par des gardes-faune employés par l'État, formés professionnellement, dotés de mandats clairs, soumis à une surveillance externe et à des rapports transparents.
Argumentaire
« Les loups, lynx et renards doivent être régulés. » L'autorégulation fonctionne, comme le prouvent empiriquement plus de 100 ans d'expérience dans le Parc national suisse et 50 ans dans le canton de Genève. Là où les prédateurs vivent sans être dérangés, les populations se stabilisent sans intervention. Le besoin de régulation est une invention de la chasse de loisir, pas de l'écologie.
« Les chasseurs de loisir sont pourtant strictement contrôlés. » La surveillance est largement assurée par des instances dont le personnel est étroitement lié aux chasseurs amateurs. Les statistiques nationales sur la criminalité liée à la chasse font défaut. Le seul canton des Grisons a signalé en 2015 plus de 1’298 plaintes et amendes contre des chasseurs de loisir. Ce n'est pas un contrôle, mais de l'autogestion.
« Sans la chasse au renard, la population explose. » La population de renards se régule par l'offre de nourriture et les maladies. La rage a été vaincue par des appâts vaccinaux, et non par la chasse au renard. Il est prouvé que la chasse augmente la propagation du ténia du renard, car elle détruit les structures sociales.
« Les prédateurs mangent notre gibier. » Les prédateurs ne sont pas des concurrents, mais une condition essentielle à la santé des populations de gibier. Ils sélectionnent les animaux malades, préviennent les dégâts d'abroutissement et stabilisent les structures sociales. Ce que les chasseurs de loisir déplorent comme une concurrence est en réalité une fonction écologique.
« Si les prédateurs suffisent, à quoi servent alors les gardes-faune à Genève ? » Les gardes-faune interviennent là où les prédateurs manquent ou sont décimés et là où les conflits homme-animal exigent des interventions concrètes. Dans l'idéal, leur tâche se limite au monitoring, à la recherche et à la gestion des conflits. La chasse de loisir ne saurait s'y substituer ; elle en est l'opposé.
« La chasse de loisir est une vieille tradition. » L'esclavage et la chasse aux trophées dans les colonies étaient également de vieilles traditions. L'ancienneté d'une pratique n'est pas un argument éthique. La question est de savoir si un privilège est légitime au XXIe siècle lorsqu'il n'existe plus aucune justification écologique, économique ou éthique.
« Sans la chasse de loisir, il y a des dégâts de gibier. »Les dégâts de gibier résultent principalement de la pression de chasse, qui repousse la faune sauvage vers la forêt et la nuit. Là où les prédateurs sont présents et où la chasse de loisir est absente, les dégâts d'abroutissement diminuent. Les données genevoises et les études internationales le confirment de manière concordante.
Liens rapides
Articles sur Wild beim Wild
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Notre exigence
La question de savoir qui est régulé est une question de pouvoir. Tant que la Suisse accepte qu'un lobby de loisir armé organise lui-même sa surveillance, tout en décimant simultanément les prédateurs qui rempliraient écologiquement sa fonction, le débat est faussé. Le renversement s'impose sur le plan factuel, juridique et éthique : les loups, lynx, renards et castors s'autorégulent et participent à la régulation. Les chasseurs de loisir ne s'autorégulent pas et doivent donc être régulés de l'extérieur, par une surveillance indépendante, des statistiques transparentes, des sanctions automatiques et, à long terme, par le passage à une gestion professionnelle de la faune sauvage selon le modèle genevois. Ce dossier est mis à jour en continu dès que de nouvelles études, statistiques ou évolutions politiques l'exigent.
Pour en savoir plus : dans la section vue d'ensemble des dossiers, nous regroupons des vérifications de faits, des analyses et des reportages de fond sur la chasse de loisir en Suisse.
Sources
- Loi fédérale sur la chasse et la protection des mammifères et oiseaux sauvages (LChP, RS 922.0)
- Loi sur la protection des animaux (LPA, RS 455), notamment art. 4
- ChasseSuisse, prise de position du 29.08.2011 sur l'autorégulation des populations de faune sauvage
- Office fédéral de l'environnement (OFEV) : statistique fédérale de la chasse
- Fondation KORA : données de pertes loup et lynx
- Pro Natura : documentation « Qui tue le lynx ? »
- Prof. Raphaël Arlettaz, Université de Berne : étude sur le braconnage du lynx en Valais (2020)
- Protection suisse des animaux PSA : enquêtes sur les tirs erronés
- Tierwelt : enquête « Recherchés d'urgence : chiffres sur le braconnage » (2016)
- SRF : « Braconnage en Suisse : l'attrait de la chasse aux trophées illégale » (2021)
- Canton de Genève, Direction générale de l'agriculture et de la nature : Bilan « Un canton sans chasse 2014–2017 »
- Yellowstone National Park Service : Études sur la cascade trophique après le retour du loup (1995 et suivantes)
- Parc national suisse : Documentation scientifique de longue durée depuis 1914
- IG Wild beim Wild : Dossiers « Argumentaire en faveur de gardes-faune professionnels », « Genève et l'interdiction de la chasse », « Braconnage et criminalité cynégétique en Suisse », « Autorégulation des populations de faune sauvage »
