22.10.2026, 11:47

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Chasse et droits humains

En Suisse, le débat sur la chasse de loisir est mené presque exclusivement comme une question de protection de la nature et de protection animale. C'est une vision trop étroite. La chasse de loisir ne blesse pas seulement les animaux sauvages, elle porte aussi atteinte aux droits fondamentaux de personnes qui ne veulent rien avoir à faire avec ce passe-temps sanglant et qui sont pourtant contraintes de le tolérer sur leurs terres, dans leur cadre de vie et avec leurs deniers publics.

Garantie de la propriété, liberté de conscience, droit au respect de la vie privée et familiale : il ne s'agit pas de revendications militantes, mais de droits fondamentaux codifiés, protégés par la Convention européenne des droits de l'homme. La Cour européenne des droits de l'homme les a appliqués contre la contrainte de chasse dans plusieurs arrêts de principe. En France, en Allemagne, au Luxembourg et au Portugal, le droit de la chasse a ensuite été adapté. En Suisse, non.

Ce qui vous attend ici

  • La CEDH et la fin de la contrainte de chasse en Europe. Comment les arrêts Chassagnou (1999), Schneider (2007) et Herrmann (2012) ont fait tomber la contrainte de chasse en France, au Luxembourg et en Allemagne, et pourquoi la Suisse n'en a pas tiré les conséquences.
  • Droit de propriété : à qui appartient réellement ce terrain ? Pourquoi des tiers armés peuvent pénétrer sur un terrain privé et si cela est compatible avec la garantie de la propriété selon l'art. 26 Cst.
  • Liberté de conscience et contrainte de chasse. Comment les opposants éthiques à la chasse sont contraints en Suisse de tolérer un système que les États voisins ont depuis longtemps reconnu comme contraire aux droits humains.
  • Droit au respect de la vie privée et familiale. Coups de feu à proximité des habitations, animaux traqués dans le cadre de vie des habitants et la question de savoir si l'art. 8 CEDH l'autorise.
  • Sécurité : le bilan que personne ne dresse. Plus de 75 morts depuis 2000, environ 300 accidents de chasse par an et la question de savoir pourquoi cela n'est pas un sujet public.
  • Ce qui devrait changer. Quatre démarches juridiques concrètes : terrains privés sans chasse, liberté de conscience, protection des zones habitées et surveillance professionnelle de la faune.
  • Argumentaire. Réponses aux principales objections juridiques du lobby de la chasse de loisir.
  • Liens rapides. Tous les articles, arrêts et dossiers pertinents en un coup d'œil.

La CEDH et la fin de la contrainte de chasse en Europe

L'arrêt de principe est tombé en 1999 : dans l'affaire Chassagnou et autres contre la France, la Cour européenne des droits de l'homme a constaté que l'affiliation obligatoire des propriétaires fonciers à des associations de chasse et l'obligation de tolérer la chasse sur leur propre terrain violent la Convention européenne des droits de l'homme. Le cœur de l'arrêt : les personnes qui ont des convictions critiques envers la chasse ou fondées sur l'éthique animale ne peuvent pas être contraintes de soutenir activement un système de chasse de loisir. La liberté de conscience vaut aussi face au lobby de la chasse.

En 2007 a suivi l'arrêt Schneider contre le Luxembourg, et en 2012 la CEDH a confirmé cette ligne dans l'affaire Herrmann contre l'Allemagne (requête n° 9300/07) : les propriétaires fonciers ne sont pas tenus de tolérer sans restriction la chasse sur leur terrain. L'Allemagne a adapté son droit de la chasse et a introduit en 2013, avec le § 6a de la loi fédérale sur la chasse, la « pacification pour des motifs éthiques ». Depuis, les propriétaires peuvent interdire la chasse sur leurs terrains pour des raisons éthiques. Il en va de même aujourd'hui en France, au Luxembourg et au Portugal. Des panneaux tels que « Propriété privée, chasse interdite » y sont une réalité par souci de conscience. En Suisse, ils sont impensables.

Le message de la CEDH est le même dans les trois arrêts : la passion de la chasse d'une minorité ne doit pas passer avant les droits de propriété et la liberté de conscience de l'ensemble de la population. La Suisse aime se prévaloir d'un haut niveau d'État de droit et de protection des droits humains. Dans le même temps, elle oblige les personnes qui rejettent strictement la chasse pour des raisons de protection animale et de conscience à tolérer cette chasse sur leur terrain. Ce n'est pas un oubli. C'est le résultat de la puissance d'un lobby.

Pour en savoir plus : Textes types pour des interventions critiques envers la chasse dans les parlements cantonaux et Mettre fin à la violence de loisir envers les animaux

Droit de propriété : à qui appartient réellement ce terrain ?

Dans de nombreux cantons suisses, la propriété foncière fait automatiquement partie d'une réserve de chasse. Les sociétés de chasse ont le droit de chasser, même si les propriétaires s'y opposent fermement pour des raisons éthiques. Dans les cantons à chasse à territoire, les propriétaires fonciers sont de facto des membres forcés d'un système qu'ils ne peuvent ni soutenir ni contrôler.

Cela soulève une question constitutionnelle fondamentale que la Suisse n'a jusqu'ici pas posée avec assez de courage : est-il compatible avec la garantie de la propriété selon l'art. 26 Cst. que des tiers armés pénètrent sur une propriété privée, poursuivent des animaux et tirent, sans que le propriétaire puisse l'empêcher ? La CEDH a clairement répondu à cette question pour des systèmes juridiques comparables. La Suisse n'en a pas tiré les conséquences.

Sur le plan juridique, la construction des «animaux sauvages sans maître» est particulièrement épineuse : les animaux sauvages sont juridiquement considérés comme sans maître, mais la chasse qui les vise est menée sur des terrains privés comme un processus de production pilotable. Les sociétés de chasse en profitent. Ce sont les propriétaires fonciers, les animaux sauvages et la population qui en supportent les conséquences.

Pour en savoir plus : Argumentaire contre la chasse de loisir et en faveur des gardes-faune et Chasse en Suisse : chiffres, systèmes et la fin d'un récit

Liberté de conscience : ce que signifie être contraint à la chasse

En Suisse, la liberté de conscience est protégée par l'art. 15 Cst. et l'art. 9 CEDH. Elle ne protège pas seulement les convictions religieuses, mais aussi les positions éthiques profondes : la conviction que tuer des êtres sensibles pour des motifs de loisir est moralement condamnable. Quiconque a une telle conviction et est propriétaire foncier est pourtant contraint, en Suisse, de tolérer la chasse de loisir sur son terrain, de supporter l'infrastructure de la société de chasse et de cofinancer les coûts externes du système.

C'est un conflit de conscience qui a depuis longtemps été résolu juridiquement dans les pays voisins. En Allemagne, un propriétaire foncier qui refuse la chasse pour des raisons éthiques peut faire exclure son terrain du territoire de chasse (§ 6a de la loi fédérale sur la chasse). Le mécanisme est administratif et a été jugé conforme au droit par les tribunaux. En Suisse, cette possibilité n'existe pas. On a beau refuser autant qu'on veut : la société de chasse vient quand même.

Pour en savoir plus : Chasse et droits humains (contribution originale) et Le lobby des chasseurs en Suisse : comment fonctionne l'influence

Droit au respect de la vie privée et familiale : des coups de feu devant la porte

En Suisse, la chasse de loisir se pratique souvent à proximité immédiate des zones habitées. Dans de nombreux cantons, la zone d'habitation fait explicitement partie du territoire de chasse. Les sociétés de chasse peuvent ainsi pratiquer leur loisir pratiquement jusqu'aux clôtures des jardins et aux lisières des forêts. Pour les familles concernées, cela signifie : coups de feu, bruit, peur pour les enfants et les chiens, rencontre avec des animaux traqués ou agonisants dans leur environnement quotidien.

L'art. 8 CEDH protège le droit au respect de la vie privée et familiale. La question de savoir si cette protection permet sans autre la confrontation régulière avec la violence de la chasse dans son propre cadre de vie est à peine posée dans la pratique juridique suisse. Les enfants qui, sur le chemin de l'école, découvrent un terrier de renard dans lequel des chiens sont chassés en aboyant, ou qui, lors d'une promenade, tombent sur un mirador avec une place d'appât, n'ont pas leur mot à dire. Leurs parents non plus.

Pourtant, une solution serait simple : là où un tir est exceptionnellement nécessaire à proximité des zones habitées, les gardes-faune ou la police pourraient s'en charger. Il n'est pas besoin pour cela de sociétés de chasse qui agissent selon leurs propres intérêts.

Pour en savoir plus : Genève et l'interdiction de chasse et La chasse et les enfants

Sécurité : le bilan que personne ne dresse

Lorsqu'un loup tue un animal de rente, la réaction politique est immédiate et bruyante en Suisse. Lorsqu'un chasseur de loisir tue ou blesse un être humain, c'est une affaire privée. Depuis le début de la statistique du BPA en 2000 et jusqu'en 2019, plus de 75 personnes ont été tuées lors d'accidents de chasse en Suisse ; les assureurs-accidents reconnaissent pour l'activité de chasse de loisir quelque 300 accidents par an, pour un coût d'environ 3,6 millions de francs, sans compter les retraités et les personnes non impliquées (Statistique des accidents de chasse mortels). Rien que pendant le week-end d'ouverture de la haute chasse tessinoise en 2026, deux chasseurs de loisir sont morts lors de chutes. En mai 2026, le tribunal de district d'Yverdon a condamné un chasseur de loisir à dix mois avec sursis pour homicide par négligence, pour avoir abattu un collègue de chasse en novembre 2024 près d'Oulens-sous-Echallens VD. Les cas où des personnes non impliquées sont touchées sont presque absents du débat public sur la chasse, alors qu'ils se produisent partout en Europe à chaque saison.

Quiconque situe le monopole de la violence du côté de l'État, parce que celui-ci est le mieux à même d'imposer des normes de sécurité, des contrôles de formation et des sanctions, doit expliquer pourquoi des milliers de personnes privées sont autorisées à opérer en public avec des armes létales, selon des règles façonnées avec le concours du lobby de la chasse, et sous une surveillance structurellement trop proche des intérêts de la chasse pour être indépendante. Ce n'est pas une question de protection animale. C'est une question de sécurité publique.

Pour en savoir plus : Chasse et armes : risques, accidents et dangers des chasseurs de loisir armés et Suisse : statistique des accidents de chasse mortels

Ce qui devrait changer

  • Une surveillance professionnelle de la faune plutôt que la chasse de loisir : Le monopole de la violence doit rester entre les mains de l'État, et non entre celles d'associations de loisirs. Une gestion de la faune scientifiquement fondée et placée sous la responsabilité de l'État, sur le modèle genevois, est la voie cohérente du point de vue des droits humains.
  • Droit à un terrain privé sans chasse : Les propriétaires fonciers doivent pouvoir soustraire leurs terrains à la chasse de loisir pour des raisons éthiques, comme c'est déjà possible en Allemagne, en France, au Luxembourg et au Portugal à la suite d'arrêts de la CEDH. La Suisse doit cette avancée juridique. Intervention type : Textes types pour des interventions critiques envers la chasse
  • Protection de la liberté de conscience dans le droit de la chasse : Les personnes qui rejettent la chasse de loisir pour des raisons morales ne doivent pas être contraintes de soutenir structurellement la chasse de loisir ni de la tolérer sur leurs terres. L'art. 15 Cst. et l'art. 9 CEDH doivent aussi s'appliquer face au lobby de la chasse.
  • Des règles claires pour les zones habitées : La chasse de loisir à proximité immédiate des zones d'habitation, des places de jeux pour enfants et des espaces de détente doit être interdite. Lorsqu'un tir s'avère exceptionnellement nécessaire, il est assuré par les garde-faune ou la police. Intervention type : Des garde-faune plutôt que des chasseurs de loisir

Argumentaire : les principaux contre-arguments juridiques

« Le droit de la chasse est un droit cantonal, la CEDH n'est pas directement applicable. » La CEDH est en Suisse un droit directement applicable qui prime sur le droit cantonal. Les arrêts de la CEDH contre la France, le Luxembourg et l'Allemagne ne constituent pas un précédent contraignant pour la Suisse, mais ils sont un signal clair de la manière dont des questions juridiques comparables sont jugées au niveau européen. Les tribunaux suisses et le législateur ne peuvent pas ignorer durablement cette jurisprudence.

« La chasse sert l'intérêt public, elle prévaut donc sur les droits privés. » Pour restreindre des droits fondamentaux dans l'intérêt public, il faut une base légale, un but public légitime et le respect de la proportionnalité. Que la chasse de loisir constitue un intérêt public légitime justifiant une atteinte au droit de propriété et à la liberté de conscience n'est pas défendable au regard de l'état de la science et de la jurisprudence de la CEDH.

« Les propriétaires fonciers peuvent faire opposition. » Le droit suisse de la chasse ne prévoit aucune possibilité générale de soustraire des terrains à la chasse pour des raisons éthiques. Les oppositions sont limitées aux vices de procédure formels et ne peuvent pas se fonder sur des motifs de conscience éthiques. C'est là le cœur structurel du problème.

« Le bruit de la chasse est comme le bruit des chantiers, il doit être toléré. » Le bruit d'un chantier est limité dans le temps, autorisé publiquement et sert un but public compréhensible. Le bruit de la chasse est périodique, incontrôlé et sert avant tout le plaisir d'une minorité privée. Cette assimilation est juridiquement indéfendable.

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Notre exigence

La chasse de loisir n'est pas seulement une question de tradition et d'éthique animale. Elle est depuis longtemps aussi une question de droits humains. La garantie de la propriété, la liberté de conscience et le droit au respect de la vie privée et familiale sont des droits fondamentaux codifiés, et non des revendications d'activistes. La Cour européenne des droits de l'homme a clairement établi, dans trois arrêts de principe, que la contrainte de chasse et l'affiliation forcée à des systèmes de chasse peuvent être incompatibles avec ces droits fondamentaux. La France, l'Allemagne, le Luxembourg et le Portugal en ont tiré les conséquences. La Suisse ne l'a pas encore fait, parce que le lobby de la chasse est plus puissant que la jurisprudence de la CEDH. Tel est le constat. Et il ne disparaîtra pas pour avoir été passé sous silence. Ce dossier est actualisé en continu, chaque fois que de nouveaux arrêts, interventions ou développements politiques l'exigent.

Plus d'informations sur la chasse de loisir : dans notre Dossier sur la chasse nous regroupons vérifications des faits, analyses et reportages de fond.