21.10.2026, 20:49

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La perdrix grise en Suisse : disparue parce que les pesticides comptaient plus que la biodiversité

Encore au milieu du XXe siècle, quelque 10’000 perdrix grises vivaient dans les zones de grandes cultures de Suisse. Dans les Grisons, des couples nicheurs ont été trouvés jusqu’à 1’300 mètres d’altitude. Puis est venue l’intensification de l’agriculture : pesticides, herbicides, remaniements parcellaires, monocultures. Les insectes ont disparu, les plantes sauvages ont disparu, les jachères ont disparu. Et avec eux, la perdrix grise. En tant qu’oiseau nicheur, la perdrix grise a pratiquement disparu de Suisse ; la Liste rouge des oiseaux nicheurs 2021 la classe « en danger critique d’extinction » (CR). La Station ornithologique suisse la qualifie de « triste témoin de l’appauvrissement des terres cultivées ». Pourtant, elle figure encore aujourd’hui sur la liste fédérale des espèces chassables. En Allemagne, selon le NABU, l’effectif s’est effondré de 87 pour cent depuis 1980. La perdrix grise a été élue oiseau de l’année 2026, un dernier appel au secours. Ce dossier documente ce qui s’est passé, pourquoi les tentatives de réintroduction ont échoué et ce que la perdrix grise révèle de l’état de notre agriculture.

Fiche signalétique et biologie

Caractéristiques

La perdrix grise (Perdix perdix) appartient à l’ordre des galliformes (Galliformes) et à la famille des phasianidés (Phasianidae). Elle mesure environ 30 centimètres et pèse de 290 à 470 grammes. Son plumage majoritairement gris-brun en fait une championne du camouflage. Les adultes arborent une tête aux tons brun-orange et une tache ventrale brun noirâtre en forme de fer à cheval. La perdrix grise est répandue de l’Europe occidentale jusqu’à l’ouest de la Sibérie centrale, principalement en plaine, au-dessous de 600 mètres. Son habitat d’origine est constitué de steppes et de steppes boisées ; c’est l’agriculture qui en a fait une espèce suivant les cultures.

Mode de vie et alimentation

Les perdrix grises vivent en couples ou en ce qu'on appelle des «compagnies» (groupes familiaux avec leurs jeunes). Ce sont des oiseaux terrestres et craintifs, qui volent rarement. Les adultes se nourrissent de brins d'herbe, de plantes sauvages et de graines. Durant leurs premières semaines de vie, les poussins dépendent entièrement des insectes et des araignées. C'est précisément là que se situe le problème: là où les pesticides tuent les insectes et où les herbicides éliminent les plantes sauvages, les poussins meurent de faim. La mortalité des poussins est passée d'environ 50 pour cent dans les années 1930 à plus de 70 pour cent, mécanisme central de l'effondrement des effectifs.

Statut sur la Liste rouge

En Suisse: «en danger critique d'extinction» (CR) selon la Liste rouge des oiseaux nicheurs 2021, qui parle en outre de «disparition de fait» de la perdrix grise dans les terres cultivées de basse altitude. En Allemagne: fortement menacée (catégorie 2), 35’000 à 61’000 couples nicheurs, déclin des effectifs de 87 pour cent depuis 1980 (NABU). À l'échelle européenne: 94 pour cent de déclin des effectifs depuis 1980. Oiseau de l'année 2026 en Allemagne (NABU/LBV).

Pourquoi la perdrix grise a disparu de Suisse

L'agriculture intensive, cause principale

L'effondrement de la population de perdrix grises en Suisse a commencé dans la seconde moitié du 20e siècle, parallèlement à l'intensification de l'agriculture. Les pesticides ont anéanti les insectes dont se nourrissent les poussins. Les herbicides ont éliminé les plantes sauvages qui offraient nourriture et couvert aux adultes. Les remaniements parcellaires ont supprimé les haies, les bandes herbeuses et les jachères qui servaient de lieux de nidification. La fauche précoce a transformé les prairies en pièges écologiques pour les oiseaux nichant au sol. La taille des champs a augmenté, la diversité des cultures a diminué. Résultat: un milieu dans lequel la perdrix grise ne pouvait plus survivre.

Une réintroduction qui a échoué

En 1991, l'OFEV a confié à la Station ornithologique suisse de Sempach un projet de promotion. Dans le Klettgau (SH) et dans la Champagne genevoise, des habitats ont été revalorisés en étroite collaboration avec des agriculteurs : jachères florales, haies basses, prairies extensives. Dans le Klettgau, où la perdrix grise avait disparu au début des années 1990, des perdrix ont été lâchées à partir de 2002. Jusqu'en 2004, l'effectif est passé à une vingtaine de couples nicheurs. Après l'hiver 2005/2006, très enneigé, il s'est effondré à cinq couples. Selon la Station ornithologique, le succès de reproduction était globalement trop faible et l'habitat revalorisé écologiquement s'est révélé trop petit. Depuis 2008, plus aucune perdrix n'est lâchée (canton de Schaffhouse, communiqué de presse du 3.7.2007 ; Conseil d'État SH, petite question 14/2009). Dans la Champagne genevoise, dans le canton de Genève où la chasse est interdite mais où les prédateurs ne sont pas chassés, le projet a lui aussi échoué. La cause n'était pas l'absence de chasse au renard, mais le manque d'habitat : trop peu d'insectes, trop peu de structures, trop de pesticides.

La perdrix grise comme symptôme

La Station ornithologique de Sempach inscrit la disparition de la perdrix grise dans une série d'espèces des terres cultivées qui ne trouvent plus de subsistance en Suisse : la pie-grièche à poitrine rose, l'alouette huppée, la pie-grièche grise, la pie-grièche à tête rousse, le bruant ortolan et désormais la perdrix grise. La Liste rouge des oiseaux nicheurs 2021 avertit : après la disparition de la perdrix grise et du bruant ortolan, la tourterelle des bois et le bruant proyer sont eux aussi de plus en plus menacés. Leur survie en Suisse est remise en question. La perdrix grise n'est pas un cas isolé, mais un indicateur de l'effondrement systématique de la biodiversité dans les terres cultivées.

Pour en savoir plus : Dossier : chasse et biodiversité

La situation en Europe : 94 pour cent de pertes

Allemagne : oiseau de l'année 2026

En Allemagne, il reste encore 35 000 à 61 000 couples nicheurs, contre 56 000 à 91 000 en 1999. Depuis 1980, la population a diminué de 87 pour cent selon le NABU. Le NABU et la LBV l'ont élue oiseau de l'année 2026. Le NABU a en outre déposé une plainte contre l'Allemagne auprès de la Commission européenne, car la Confédération et les Länder enfreignent depuis des décennies la directive européenne sur la protection des oiseaux. En Allemagne, la perdrix grise continue d'être chassée dans de nombreux Länder malgré son déclin dramatique.

Europe : un continent qui perd ses oiseaux des champs

Une étude publiée en 2023 dans les «Proceedings of the National Academy of Sciences» a analysé les données d'observation de 170 espèces d'oiseaux sur plus de 20’000 sites dans 28 pays européens. Le résultat : la principale cause de la disparition des espèces d'oiseaux est l'agriculture intensive recourant aux pesticides de synthèse. Le lien entre l'utilisation de pesticides et le déclin des insectes d'une part, et l'effondrement des populations d'oiseaux insectivores d'autre part, est scientifiquement établi. Dans les zones protégées allemandes, la biomasse des insectes volants a reculé de plus des trois quarts en 27 ans (Hallmann et al. 2017, PLOS ONE). Sur les quelque 600 espèces d'abeilles sauvages d'Allemagne, environ la moitié sont considérées comme menacées ou éteintes.

Le rôle de la chasse de loisir

Une chasse maintenue malgré l'effondrement

En Suisse, la perdrix grise figure encore aujourd'hui sur la liste des espèces chassables, avec une période de protection du 1er décembre au 15 octobre (LChP, art. 5 al. 1 let. l). La statistique fédérale de la chasse recense dans les années 1960 plus de 3’000 perdrix grises abattues par an (1962 : 3’750) ; les derniers tirs datent de 1987. En Allemagne aussi, elle continue d'être chassée dans plusieurs Länder, bien que ses effectifs se soient effondrés de 87 pour cent. Le NABU exige expressément l'arrêt de sa chasse. Les chasseurs de loisir ne portent pas seuls la responsabilité de la disparition de la perdrix grise, mais ils ne se sont jamais engagés pour retirer l'espèce de la liste des espèces chassables. En Suisse, d'autres espèces de la Liste rouge continuent d'être chassées, comme la bécasse des bois, le lagopède alpin et le lièvre d'Europe : en 2025, 1’400 bécasses des bois, 1’343 lièvres et 223 lagopèdes alpins ont été tués (Statistique de la chasse en Suisse 2025).

L'alibi de la chasse : «Les prédateurs sont coupables»

Le lobby de la chasse affirme que la perdrix grise a disparu faute de «chasse aux prédateurs». L'échec du projet de réintroduction dans la Champagne genevoise, mené sans chasse aux prédateurs, est présenté comme une preuve. Mais les faits le contredisent : dans le Klettgau aussi, où les prédateurs étaient chassés, le projet a échoué : dans la zone du projet, 47 renards au total ont été abattus de 1999 à 2009 (Conseil d'État SH, petite question 14/2009). La mortalité des poussins est avant tout imputable au manque d'insectes dû aux pesticides, et non à la prédation. Le renard n'a jamais été en Suisse la principale cause de la disparition de la perdrix grise. L'agriculture industrielle l'a été.

Pour en savoir plus : Dossier : mythes de la chasse

Ce qui devrait changer

  • La réduction des pesticides, une priorité: La directive européenne sur la réduction des pesticides doit être appliquée de manière cohérente. En Suisse, il faut des objectifs de réduction contraignants pour les pesticides et herbicides de synthèse dans les zones de grandes cultures, non pas sous forme de recommandation, mais sous forme de loi.
  • 10 pour cent de surfaces de promotion de la biodiversité: Sur chaque exploitation, au moins 10 pour cent de la surface doivent être retirés de la production et rendus à la nature sous forme de jachères, de bandes fleuries, de haies basses ou de bordures de champs. Les jachères sont l'habitat le plus important pour la perdrix grise et pour des centaines d'autres espèces.
  • Retirer toutes les espèces menacées de la liste des espèces chassables: En Suisse, la bécasse des bois, le lagopède alpin, le lièvre brun et d'autres espèces de la Liste rouge continuent d'être chassés. C'est incompatible avec la protection des espèces. Les espèces menacées doivent figurer sur la liste de protection, pas sur la liste de tir.
  • Évaluer la politique agricole à l'aune de la biodiversité: La politique agricole suisse (PA) doit ancrer des objectifs de biodiversité de manière contraignante. Les paiements directs doivent être davantage liés aux prestations écologiques, et non au volume de production.
  • Suivi à long terme et projets de réintroduction: De nouvelles tentatives de réintroduction n'ont de sens que si les habitats ont été restaurés au préalable. Sans insectes, sans jachères, sans plantes sauvages, il n'y a pas de perdrix grise.

Argumentaire

«La perdrix grise a disparu à cause de l'absence de chasse au renard.» Même dans le Klettgau, où les renards étaient chassés, la réintroduction a échoué. La cause principale du déclin de la perdrix grise est le manque d'insectes dû aux pesticides, non la prédation. Dans toute l'Europe, les populations se sont effondrées de 94 pour cent, aussi bien dans les pays où le renard est chassé que dans ceux où il ne l'est pas. Faire du renard un bouc émissaire détourne l'attention de la véritable cause: l'agriculture industrielle.

«On peut réintroduire la perdrix grise en la lâchant dans la nature.» Deux décennies de tentatives de réintroduction en Suisse (Klettgau SH, Champagne genevoise) ont échoué. Les lâchers ne fonctionnent pas lorsque l'habitat n'est pas adapté. Sans insectes, les poussins meurent de faim. Sans jachères, les sites de nidification font défaut. Il faut d'abord restaurer l'habitat, et ensuite seulement envisager une réintroduction.

«La perdrix grise a toujours été rare en Suisse.» Faux. Au milieu du XXe siècle, on estimait la population à environ 10’000 individus. Aux siècles précédents, la perdrix grise était encore plus répandue. Ce n'est qu'avec l'intensification de l'agriculture après 1950 que son habitat a été systématiquement détruit.

«La disparition de la perdrix grise est un problème local.» À l'échelle européenne, la population s'est effondrée de 94 pour cent. En Suisse, l'espèce a pratiquement disparu; en Allemagne, elle est fortement menacée. La perdrix grise est une espèce indicatrice: là où elle disparaît, l'alouette des champs, le tarier des prés, le vanneau huppé et le bruant proyer disparaissent aussi. Le problème est systémique et directement lié à la politique agricole de l'UE et à la politique agricole suisse.

«L'agriculture ne peut pas se permettre les mesures exigées.» L'UE consacre environ un tiers de son budget au soutien agricole. La Suisse verse des milliards en paiements directs. Ce ne sont pas les moyens financiers qui manquent, mais la volonté politique de prendre au sérieux les objectifs de biodiversité. 10 pour cent de surfaces prioritaires et la réduction des pesticides ne sont pas des exigences de luxe, mais des conditions de survie pour des centaines d'espèces.

Liens rapides

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Dossiers apparentés :

Sources

  • Station ornithologique suisse (2020): Perdrix grise: une nouvelle espèce des terres cultivées a disparu. Rapport sur l'état de l'espèce
  • OFEV / Station ornithologique suisse (2021): Liste rouge des oiseaux nicheurs (perdrix grise: CR) (bafu.admin.ch)
  • OFEV, Statistique fédérale de la chasse: tir et lâcher de perdrix grises 1933–2025, consultée le 21.10.2026 (jagdstatistik.ch)
  • Canton de Schaffhouse / Station ornithologique suisse (2007): Pause dans la réintroduction de la perdrix grise dans le Klettgau. Communiqué de presse du 3 juillet 2007
  • Conseil d'État du canton de Schaffhouse (2009): Petite question 14/2009 concernant Widen/projet perdrix grise
  • Hallmann, C. A. et al. (2017): More than 75 percent decline over 27 years in total flying insect biomass in protected areas. PLOS ONE
  • NABU (2025): Laut werden für das Rebhuhn! Campagne pour l'oiseau de l'année 2026
  • NABU: Plainte auprès de l'UE contre l'Allemagne pour violation de la directive Oiseaux (perdrix grise)
  • Rigal, S., Devictor, V. et al. (2023): Farmland practices are driving bird population decline across Europe. Proceedings of the National Academy of Sciences
  • Deutsche Wildtier Stiftung: Wie kann das Rebhuhn gerettet werden? Projet PARTRIDGE
  • Umweltinstitut München (2025): Oiseau de l'année 2026. Pourquoi la perdrix grise est un symbole de l'extinction des espèces
  • Station ornithologique suisse: Indice de la population nicheuse de la perdrix grise depuis 1990, projets de réintroduction dans le Klettgau (SH) et la Champagne genevoise
  • Loi fédérale sur la chasse et la protection des mammifères et oiseaux sauvages (LChP, RS 922.0), art. 5, al. 1, let. l

Notre exigence

La perdrix grise n'est pas morte de vieillesse. Elle a été exterminée par une politique agricole qui plaçait le volume de production avant la biodiversité. 10’000 perdrix grises ont disparu parce que les pesticides coûtaient moins cher que la biodiversité. Ce qui s'est déjà produit en Suisse menace l'Allemagne et toute l'Europe : la perte systématique des oiseaux des champs. La perdrix grise représente à elle seule l'alouette des champs, le tarier des prés, le vanneau huppé et le bruant proyer. Sa disparition est un signal d'alarme que personne ne doit ignorer. Le fait que des espèces menacées comme la bécasse des bois, le lagopède alpin et le lièvre continuent d'être chassées en Suisse montre que la politique n'a tiré aucune leçon du désastre de la perdrix grise. Ce dossier est mis à jour en continu.

Plus d'informations sur la chasse de loisir : dans notre Dossier sur la chasse nous rassemblons des vérifications de faits, des analyses et des reportages de fond.