Après Aarau : l'angle mort du débat sur les armes s'appelle chasse de loisir
Après la tuerie d'Aarau, la Suisse débat des groupes à risque et des justificatifs d'aptitude. L'accès privé toujours possible aux armes de chasse n'y est jamais évoqué, alors que des cas semblables se multiplient partout en Europe.
«Waffenstillstand»
Fin août, Maria S., 22 ans, a été abattue en marge d'une rave party à Aarau.
La police a arrêté, comme principal suspect, un Suisse de 43 ans qui, selon les indications policières, aurait tiré une quarantaine de coups de feu. D'après la SRF, l'arme présumée du crime serait une kalachnikov semi-automatique AK-74 que l'homme aurait acquise légalement il y a une vingtaine d'années, avec d'autres armes, dans le canton du Jura, à une époque où cela était encore autorisé. Les armes semi-automatiques acquises licitement à l'époque sont aujourd'hui en principe soumises à une obligation d'enregistrement. L'affaire a déclenché un débat sur le droit suisse des armes.
Dans ce débat, un argument dépasse le cas particulier. Le conseiller aux États sans parti Daniel Jositsch l'a résumé au micro de la SRF : plus il est difficile pour des personnes présentant un risque accru de se procurer une arme, plus la probabilité de passages à l'acte diminue. Jositsch pourrait imaginer d'obliger a posteriori les détenteurs d'armes relevant de l'ancien droit à apporter la preuve qu'ils sont tireurs sportifs ou collectionneurs. La conseillère aux États socialiste Franziska Roth va plus loin et envisage d'interdire à l'avenir les armes semi-automatiques sans exception et de confisquer celles déjà achetées.
L'orientation est claire : celui qui présente un risque accru devra à l'avenir justifier la poursuite de sa détention d'armes. Dans ce débat, tout un pan de l'accès privé aux armes reste pourtant passé sous silence.
L'accès aux armes de chasse absent du débat
Durant l'année de chasse 2025, 29’328 personnes ont pratiqué la chasse en Suisse. La statistique fédérale de la chasse recense pour cette année 74’914 ongulés sauvages abattus ainsi que 23’152 prédateurs tués, tels que renards et martres. Ces deux chiffres, souvent cités, ne couvrent toutefois qu'une partie de la réalité: le gibier à plumes, les lièvres et le reste du petit gibier n'y figurent pas. Si l'on ajoute ces espèces, ce sont, en Suisse, plus de 120’000 animaux sauvages par an qui sont tués par la chasse de loisir, le plus souvent sans motif. La pratique de la chasse signifie donc, pour un groupe important et organisé sur le plan institutionnel, un accès régulier aux armes à feu. Les armes de chasse sont destinées à tuer des animaux sauvages. C'est précisément pour cette raison que leur détention et leur usage privés exigent, du point de vue de la protection animale et de la sécurité publique, une diligence et un contrôle particuliers.
Contrairement aux armes semi-automatiques relevant de l'ancien droit, dont il est actuellement question, l'accès durable aux armes des titulaires de patentes de chasse n'est pratiquement jamais examiné publiquement sous l'angle de l'aptitude, de l'évolution de l'état de santé et de la dangerosité. Parallèlement, il manque une statistique systématique à l'échelle suisse indiquant si et à quelle fréquence des personnes titulaires d'une patente de chasse utilisent des armes lors de délits violents. Comme nous l'avons déjà démontré, personne en Suisse ne sait combien de tels actes sont commis par des personnes titulaires d'une patente de chasse, tout simplement parce que le relevé n'existe pas. Cette lacune de données empêche toute évaluation sérieuse des risques.
Pas un problème national: une série qui traverse les frontières
Qui pense qu'il s'agit d'un problème propre à la Suisse méconnaît les faits. Dans notre rubrique Criminalité et chasse, nous documentons depuis des années des cas semblables, dans lesquels des chasseurs de loisir ont retourné contre des êtres humains leur accès légal aux armes de chasse et leur familiarité avec la violence létale, en Suisse comme à l'étranger.
En Suisse, en juillet 2026, un chasseur de loisir tessinois de 59 ans a abattu, dans le val Blenio, son ex-femme avant de faire exploser une maison, blessant plusieurs policiers. Personne n'a entendu de détonation lors du tir mortel, raison pour laquelle la police tessinoise part, selon la RSI, de l'utilisation d'un silencieux. Déjà en 2019, à Courfaivre, dans le canton du Jura, un chasseur de loisir de 47 ans tuait, ancré dans l'association cantonale de chasse comme moniteur de chasse et président de l'évaluation des trophées, son épouse. Quelques jours plus tôt, elle avait porté plainte, affirmant avoir été séquestrée sous la menace d'une arme et violée; une interdiction d'approche était en vigueur, plusieurs armes à feu avaient été saisies. Un avocat de la famille a reproché plus tard à la justice que, si les armes de poing avaient bien été retirées à cet homme, le contrôle était resté incomplet.
À l'étranger, les cas s'enchaînent: en Allemagne, en février 2026, à Strullendorf près de Bamberg, un chasseur de loisir de 52 ans a vraisemblablement abattu sa femme et ses deux enfants avant de se suicider; quelques mois plus tôt, en novembre 2025, un chasseur de loisir de 63 ans tuait cinq membres de sa famille dans la région de Reutlingen. En Suède, en février 2025, un homme de 35 ans titulaire d'une autorisation pour quatre armes de chasse a commis à Örebro la pire tuerie de l'histoire du pays, avec dix morts. Ces cas n'apparaissent dans aucune statistique d'accidents de chasse, parce qu'ils sont enregistrés comme des infractions pénales et non comme des accidents de chasse.
Ce que montre la recherche
Le lien n'est pas seulement anecdotique. La médecin légiste Alexia Delbreil et le criminologue Jean-Louis Senon ont analysé 42 homicides conjugaux relevant de la Cour d’Appel de Poitiers: parmi les féminicides commis avec une arme à feu, environ 71 pour cent l'ont été avec des fusils de chasse. La raison en serait la disponibilité: les armes de chasse sont des «armes d'opportunité», à portée de main dans le foyer. Le psychiatre Jean-Louis Terra a établi que le risque d'homicide pour une femme dans un ménage possédant une arme à feu est cinq fois plus élevé, un constat qu'il qualifiait encore en 2021 de toujours valable.
S'y ajoute la recherche sur la personnalité. La thèse de doctorat d'Ursula Grohs, à ce jour la seule étude systématique dans l'espace germanophone, est parvenue au résultat que les chasseurs de loisir s'estiment eux-mêmes significativement plus agressifs que les non-chasseurs et résolvent plus souvent les conflits par la domination et le contrôle. Des études internationales sur les traits de personnalité de la «triade noire» (Kavanagh et al., analysées par Beattie en 2019) vont dans le même sens: la disposition à tuer des animaux sans nécessité est corrélée à des schémas de personnalité considérés, dans d'autres contextes, comme des facteurs de risque. Il est révélateur que, dans l'espace germanophone, où plus d'un demi-million de personnes portent légalement des armes de chasse, il n'existe à ce jour pratiquement aucune recherche indépendante de suivi sur ces constats.
C'est précisément là que se situe l'enjeu de politique sécuritaire : quiconque dispose durablement d'un accès à des armes létales devrait pouvoir faire l'objet d'un contrôle efficace et continu en cas de risques concrets, que l'arme soit un fusil d'assaut relevant de l'ancien droit ou un fusil de chasse. Le fait qu'il n'existe aucune base de données à l'échelle suisse sur la fréquence de tels actes n'est pas un argument contre cette vérification, mais bien un argument en sa faveur.
Âge et aptitude
Avec l'âge, la vision, le temps de réaction et les capacités cognitives peuvent être altérés. Pour une activité qui implique le maniement d'armes à feu en terrain ouvert, cela plaide en faveur de contrôles d'aptitude réguliers et axés sur les risques. La question de savoir si une limite d'âge fixe serait en outre judicieuse et proportionnée doit être examinée sur la base de données relatives aux accidents et à la santé. Là encore, il faut d'abord disposer d'un relevé fiable, qui fait aujourd'hui défaut.
Ce qu'il faut en conclure
Si, après Aarau, le monde politique entend débattre sérieusement du risque, de l'aptitude et du contrôle continu en matière de possession privée d'armes, il ne peut pas faire l'impasse sur l'accès aux armes de chasse. L'IG Wild beim Wild exige des examens d'aptitude médico-psychologiques réguliers pour les titulaires d'une patente de chasse, sur le modèle néerlandais, ainsi qu'une réglementation scientifiquement fondée pour les âges avancés. Un débat sur le droit des armes qui réexamine les fusils d'assaut relevant de l'ancien droit tout en laissant de côté l'accès privé régulier aux armes de chasse reste incomplet.
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