Conflit forêt-faune en Suisse : Pourquoi le narratif de l'abroutissement ne justifie pas la chasse de loisir
Le soi-disant conflit forêt-faune est le narratif de justification le plus efficace des chasseurs de loisir en Suisse. L'argumentation suit un schéma simple : les animaux sauvages abroutissent les jeunes arbres, la forêt ne peut pas se régénérer, donc il faut chasser. Ce dossier montre pourquoi cette équation ne tient pas, quels facteurs le narratif de l'abroutissement occulte et pourquoi la chasse de loisir ne résout pas le problème, mais contribue à le causer.
Le Rapport forestier 2025, publié par l'Office fédéral de l'environnement (OFEV) et l'Institut fédéral de recherches sur la forêt, la neige et le paysage (WSL), documente certes de réels problèmes d'abroutissement dans certaines régions. En même temps, les données montrent : la forêt est principalement sous stress climatique, pas sous stress de la faune sauvage. Et la question cruciale n'est pas de savoir si les animaux sauvages abroutissent les arbres, mais pourquoi la chasse pratiquée depuis des décennies par environ 30'000 chasseuses et chasseurs de loisir en Suisse n'a pas résolu ce problème.
État des faits : Ce que montrent réellement les données
Rapport forestier 2025 et Inventaire forestier national
Le rapport forestier 2025 de l'OFEV et du WSL fournit l'état des lieux national le plus récent. Il confirme que des populations d'animaux sauvages localement trop importantes compromettent la régénération naturelle et le potentiel d'adaptation naturel de la forêt. Parallèlement, le rapport précise sans équivoque : les plus grandes contraintes pour la forêt suisse sont les événements extrêmes comme la chaleur, la sécheresse, les tempêtes, les organismes nuisibles et les apports élevés d'azote.
La chercheuse du WSL Andrea Kupferschmid et ses collègues montrent dans un aperçu national que les professionnels forestiers évaluent l'influence du gibier comme faible ou négligeable sur environ 68 pour cent de la surface forestière évaluée. 27 pour cent se situent dans une catégorie moyenne, seuls 5 pour cent sont jugés sylviculturalement inacceptables. Le discours d'un effondrement généralisé par l'abroutissement n'est pas étayé par ces données.
L'Association Forestière Suisse arrive dans son rapport basé sur les données cantonales de 2020 à 2024 à un constat plus nuancé, mais préoccupant : la part de surface forestière avec une influence du gibier supportable est passée de plus de deux tiers en 2015 à moins de la moitié. Le sapin blanc et les feuillus sont particulièrement touchés. Important cependant : l'Association Forestière elle-même met en garde contre un problème d'interprétation, car les niveaux cantonaux sont définis de manière non uniforme et les déclarations sur la portée réelle restent souvent imprécises.
Forêts protectrices sous pression
Dans les forêts protectrices, qui représentent environ la moitié de la forêt suisse et protègent les populations ainsi que les infrastructures contre les dangers naturels, la situation s'est aggravée. La part de forêt protectrice avec très peu de régénération (moins de 5 pour cent de taux de couverture de régénération) est montée à 30 pour cent de la surface de forêt protectrice selon le rapport forestier 2025. Les différences régionales sont marquantes : dans le Jura et le Plateau environ 12 pour cent, dans les Préalpes 19 pour cent, dans les Alpes 34 pour cent et sur le versant sud des Alpes 41 pour cent.
Le rapport forestier cite comme causes trop peu de lumière dans des peuplements qui se densifient et un abroutissement toujours élevé par les chevreuils, cerfs et chamois. Ces deux facteurs pourraient également être adressés par des interventions sylvicoles et l'amélioration de l'habitat, pas seulement par des tirs.
Ce que le discours de l'abroutissement occulte
Ce n'est pas un conflit forêt-gibier, mais un conflit humain-humain
La chercheuse du WSL Andrea Kupferschmid l'exprime clairement dans l'interview : il ne s'agit en principe pas d'un conflit entre forêt et gibier, mais d'un conflit entre les personnes qui travaillent dans le domaine forestier et les personnes qui chassent ou exercent comme gardes-faune. Chevreuil, cerf élaphe et chamois n'ont aucun conflit avec la forêt. L'abroutissement est un processus naturel qui fait partie de la dynamique forestière depuis des millénaires. Le problème ne survient que lorsque l'homme place des attentes économiques sur la forêt : rendement en bois, composition spécifique d'essences d'arbres, reboisement rapide.
Les dérangements humains poussent le gibier dans la forêt
L'état de la recherche montre clairement que les dérangements humains sont un moteur central de l'abroutissement. Les cerfs élaphes et chamois préféreraient brouter en terrain ouvert, mais sont de plus en plus refoulés dans la forêt par les activités de loisirs, le trafic et la dispersion urbaine. Là, ils abroutissent les arbres parce que moins de nourriture est disponible. Un garde-faune bernois décrit le problème sans détour : dans la société du 24 heures sur 24, même la nuit il y a encore des joggeurs ou des cyclistes avec leur lampe frontale en circulation. Le gibier reste dans la forêt et se nourrit des jeunes pousses d'arbres.
La méthode de chasse la plus fréquemment appliquée, la chasse à l'affût, aggrave cet effet. Avec en moyenne dix affûts pour un tir, le gibier est maintenu en stress permanent, ce qui perturbe le biorythme et pousse les animaux plus profondément dans la forêt. Des études dans des territoires de chasse montrent que les concepts avec des périodes de chasse courtes et intensives obtiennent de bien meilleurs résultats pour la régénération forestière que la chasse permanente qui prévaut en Suisse.
Négligences sylvicoles
L'abroutissement seul n'explique pas le déficit de régénération. Les surfaces de coupe à blanc, les sols compactés par les machines lourdes, l'absence de gestion de la lumière et les monocultures d'épicéas créent des conditions dans lesquelles une régénération naturelle peut échouer même sans influence du gibier. L'Institut de recherche en écologie forestière du Bade-Wurtemberg précise : pour atteindre les objectifs de régénération, la seule considération de la chasse n'est pas suffisante dans la plupart des cas. Le type de sylviculture détermine la disponibilité de nourriture pour les herbivores et constitue un levier important pour la vulnérabilité aux dégâts de gibier.
Le changement climatique comme principal facteur de stress
Le rapport forestier 2025 ne laisse aucun doute : le plus grand défi pour la forêt suisse est l'adaptation au changement climatique. Les sécheresses, tempêtes, incendies de forêt et organismes nuisibles plus fréquents ont massivement affaibli la forêt ces dix dernières années. Dans le Jura, l'état est déjà qualifié de « critique ». Qui considère le problème de l'abroutissement de manière isolée et l'instrumentalise comme principale justification de la chasse de loisir détourne l'attention des causes structurelles.
Situation juridique en Suisse
Loi fédérale sur la chasse (LChP) et Loi sur les forêts (LFo)
La Loi fédérale sur les forêts (LFo) et la Loi fédérale sur la chasse (LChP) stipulent que l'effectif du gibier doit être régulé de manière à garantir la régénération naturelle de la forêt avec des essences adaptées au site sans mesures de protection (protection individuelle, clôtures, etc.). Si ce n'est pas le cas, un concept de prévention des dégâts de gibier doit être élaboré selon l'ordonnance sur les forêts (OFo).
Cette exigence légale existe depuis des décennies. Qu'elle ne soit pas remplie dans de nombreuses régions à ce jour, bien que la chasse de loisir soit activement pratiquée dans 25 des 26 cantons, constitue l'argument le plus fort contre l'affirmation que les chasseurs de loisir protègent la forêt. Dans les cantons avec chasse au permis, où 65 pour cent des cantons suisses organisent leur chasse sans responsabilité de territoire, toute obligation structurelle de la part des chasseurs amateurs de préserver la forêt comme habitat fait défaut.
Postulat Reichmuth 23.3129
En juin 2023, le Conseil des États a adopté le postulat d'Othmar Reichmuth (Centre, SZ). Il demande à la Confédération d'examiner comment elle peut assumer davantage de responsabilité dans le domaine forêt-gibier, comment réduire l'influence du gibier à un niveau supportable et introduire un contrôle national avec des valeurs cibles claires. Il est révélateur que JagdSchweiz ait recommandé le rejet du postulat en argumentant que la problématique du changement climatique ne devait pas être imputée aux animaux sauvages en liberté. Cet argument révèle un schéma : le lobby de la chasse de loisir rejette systématiquement la responsabilité de l'abroutissement, bien que la régulation de l'effectif du gibier soit censée être la tâche centrale déclarée de la chasse.
Guide d'exécution Forêt et gibier (OFEV 2010)
Le guide d'exécution de l'OFEV définit les seuils de dommages et de concepts et décrit la procédure en cas de problèmes forêt-gibier. Il souligne expressément que la gestion du gibier et de la forêt doit permettre une coexistence de la forêt et du gibier. L'influence du gibier est un facteur parmi d'autres, mais souvent décisif. Le guide d'exécution nomme aussi des mesures non cynégétiques : entretien des lisières forestières, surfaces libres, surfaces de compensation écologique, ponts à faune et zones de tranquillité pour la faune.
Le rôle des prédateurs : le lynx et le loup comme régulateurs naturels
Évidence scientifique
Le retour du loup et du lynx en Suisse fournit des données empiriques sur la régulation naturelle des populations. Une étude WSL de Kupferschmid et Bollmann (2016) montre que l'équation «loup = moins de gibier = moins d'abroutissement» ne s'applique que partiellement, mais révèle une image plus nuancée : les loups modifient fortement le comportement spatial des ongulés. Dans la région de Calanda, où la première meute de loups suisse s'est formée, l'abroutissement des sapins, érables et sorbiers a nettement diminué dans le territoire central de la meute.
Pour le lynx, l'effet est scientifiquement encore plus clairement démontré. Le mémoire de master de Jasmin Schnyder (Université des ressources naturelles et des sciences de la vie de Vienne, en collaboration avec le canton de Saint-Gall) montre que les sapins blancs ont été significativement moins abroutis après la réintroduction du lynx dans le territoire central. Martin Kreiliger, ingénieur forestier de Disentis, confirme après trente années de carrière : dans les forêts où le loup ou le lynx sont présents, la situation de régénération s'améliore nettement.
Une étude internationale (Journal of Applied Ecology, 2023, 492 sites dans 28 pays) relativise cependant les attentes : dans les paysages culturels européens, la chasse humaine et l'utilisation des terres déterminent la densité des populations de cerfs élaphes bien plus fortement que les prédateurs. Ce n'est que là où le loup, le lynx et l'ours coexistent et où l'influence humaine est faible que la densité de cerfs diminue de manière mesurable.
La logique paradoxale du lobby de la chasse
Le lobby des chasseurs de loisir se trouve dans une contradiction argumentative : d'un côté, il justifie la nécessité de la chasse de loisir par la problématique de l'abroutissement. De l'autre côté, il combat le retour des prédateurs naturels qui réduisent manifestement la pression d'abroutissement. L'ordonnance sur la chasse révisée permet même la régulation du lynx si celui-ci réduit les populations de proies au point que les «possibilités de chasse des cantons soient excessivement limitées». Cela signifie clairement : le lynx peut être régulé s'il prend trop de gibier aux chasseurs de loisir. Les intérêts de la régénération forestière ne jouent aucun rôle dans cette logique.
Le modèle genevois et le Parc national suisse
Canton de Genève : 50 ans sans chasse de loisir
Dans le canton de Genève, la chasse de loisir (chasse milicienne) a été abolie en 1974 par votation populaire. Depuis lors, la gestion de la faune sauvage est exclusivement assurée par des gardes-faune professionnels. Les résultats pour la régénération forestière réfutent le narratif d'abroutissement du lobby des chasseurs de loisir :
La population de chevreuils s'est stabilisée à 10 à 15 animaux par kilomètre carré de forêt. L'inspecteur de la faune Gottlieb Dandliker précise : le chevreuil ne menace pas la forêt. Dans les chênaies prédominantes, peu de dégâts sont recensés. Il est frappant de constater que pratiquement aucun dégât forestier n'est signalé. Les chiffres de dégâts dans le canton de Genève sont comparables à ceux de Schaffhouse, bien qu'à Schaffhouse la chasse de loisir soit autorisée.
Les coûts de la gestion professionnelle de la faune sauvage s'élèvent à environ un million de francs par an. Cela correspond à une tasse de café par habitant. À titre de comparaison : dans d'autres cantons, des milliers de chasseurs de loisir doivent être gérés avec vente de patentes, surveillance de la chasse, recherche au sang, régulation des dommages, planification des tirs et appareil administratif, et les coûts externes dus à la pression d'abroutissement, aux accidents avec le gibier et à la perte de biodiversité ne sont pas comptabilisés.
L'analyse du modèle genevois apporte cependant un point nuancé : des dégâts forestiers considérables causés par le gibier ongulé ont contraint à l'élaboration d'un concept forêt-gibier selon l'aide à l'exécution de l'OFEV. Comme contre-mesures, la construction de clôtures à gibier a été renforcée et des tirs ciblés sur les chevreuils ont été entamés. Le modèle genevois n'est donc pas un modèle sans aucune régulation, mais un modèle sans chasse de loisir : des interventions professionnelles au lieu de divertissement armé.
En savoir plus : Dossier : Genève et l'interdiction de chasse
Parc national suisse
Dans le Parc national suisse, la chasse est interdite depuis 1914. Les études du WSL sur l'abroutissement ont révélé que les cerfs contribuent au rajeunissement de la forêt et à la biodiversité : sur les coulées de gibier poussent plusieurs fois plus de plantules d'arbres. Cela montre que l'abroutissement n'est pas en soi un problème forestier, mais fait partie d'une dynamique naturelle que la forêt connaît depuis des millénaires.
Pourquoi la chasse de loisir ne résout pas le problème de l'abroutissement
Les chiffres parlent d'eux-mêmes
En Suisse, environ 30'000 chasseurs de loisir pratiquent la chasse. Malgré cela, la situation de l'abroutissement ne s'est pas améliorée dans de nombreuses régions depuis des décennies et s'est même aggravée en certains endroits. La proportion de surface forestière avec une influence supportable du gibier est passée de plus de deux tiers à moins de la moitié entre 2015 et 2024. Cette dégradation s'est produite alors que la chasse de loisir était pratiquée sans interruption.
Raisons structurelles de l'échec
La chasse de loisir échoue dans la réduction de l'abroutissement pour plusieurs raisons systémiques :
Premièrement : la chasse à permis, pratiquée dans 65 pour cent des cantons suisses, ne crée aucune responsabilité de territoire. Les chasseurs de loisir achètent un permis et chassent selon leur intérêt personnel, non selon les exigences forestières. Il n'y a aucune incitation structurelle à réduire le cheptel là où la forêt en a le plus urgent besoin.
Deuxièmement : la chasse à l'affût prédominante génère un dérangement permanent avec une faible efficacité. La pression de chasse permanente pousse le gibier plus profondément dans la forêt et augmente l'abroutissement du rajeunissement.
Troisièmement : l'orientation trophée de nombreux chasseurs de loisir est en contradiction avec la chasse respectueuse de la forêt. Là où les mâles forts doivent être épargnés et les femelles tirées de manière ciblée, les intérêts cynégétiques entrent en collision avec les nécessités forestières.
Quatrièmement : la chasse de loisir crée un intérêt économique pour des effectifs de gibier élevés. Là où il y a beaucoup de gibier, chasser est plus amusant et les recettes des permis sont plus élevées. La réduction du cheptel à un niveau supportable pour la sylviculture contredit l'intérêt propre des chasseurs de loisir.
Le mythe du « service obligatoire »
Le lobby de la chasse de loisir désigne régulièrement son activité comme un « service obligatoire » pour la collectivité. La réalité est différente : les chasseurs de loisir paient leurs permis pour pratiquer un loisir qui leur procure une satisfaction personnelle. Un service obligatoire pour l'exercice duquel on doit acheter un permis, où l'on peut collectionner des trophées et dont les résultats ne remplissent pas après des décennies les exigences légales, ne mérite pas cette appellation.
Alternatives à la chasse de loisir
Gestion professionnelle de la faune
Le canton de Genève montre depuis 50 ans que des gardes-faune professionnels effectuent la régulation du gibier de manière plus efficace, plus économique et plus respectueuse du bien-être animal que la chasse de loisir. Les coûts d'environ un million de francs par an représentent une fraction des coûts totaux cachés du système de chasse de loisir dans les autres cantons.
Mesures sylvicoles
La recherche le montre clairement : le rajeunissement forestier n'est pas seulement une question de densité de gibier, mais aussi de sylviculture. Le contrôle de la lumière par des éclaircies ciblées, la promotion de peuplements mélangés, la création de surfaces de gagnage en dehors de la forêt et l'évitement du tassement du sol sont des leviers qui agissent indépendamment de la forme de chasse.
Zones de tranquillité pour la faune et amélioration de l'habitat
Les zones de tranquillité pour la faune réduisent le stress des animaux sauvages et donc leur retrait dans le rajeunissement forestier. L'aide à l'exécution de l'OFEV les mentionne comme instrument central. Dans la pratique, elles sont cependant souvent mises en place contre la résistance des chasseurs de loisir, qui craignent des restrictions de leur territoire de chasse.
Régulation naturelle par les prédateurs
Le retour du loup et du lynx offre une solution naturelle à long terme à la problématique de l'abroutissement. Les preuves scientifiques montrent que les prédateurs réduisent l'abroutissement localement et régionalement, en modifiant à la fois les populations de gibier et le comportement spatial des ongulés. Cette solution est activement combattue par le lobby de la chasse de loisir.
Argumentaire
«Sans la chasse de loisir, aucune forêt ne peut plus se régénérer.»
Faux. Le canton de Genève, le Parc national suisse et le parc national du Grand-Paradis (Italie, sans chasse depuis 1922) montrent que les forêts se régénèrent sans chasse de loisir. À Genève, les dégâts forestiers sont comparables à ceux des cantons où la chasse de loisir est autorisée. Les données du WSL montrent en outre que sur environ 68 pour cent de la surface forestière suisse, l'influence du gibier est faible à négligeable. Dans le Parc national suisse, il a même été démontré que plus de plantules poussent sur les passages d'animaux sauvages que sur les surfaces non perturbées.
Contre-argument du lobby de la chasse de loisir : «Genève est trop petit et trop urbain, le modèle n'est pas transposable.» Mise en perspective : Genève est densément peuplé, pratique une viticulture intensive, dispose d'un aéroport international et d'un trafic frontalier direct. Si la gestion professionnelle de la faune fonctionne dans ce contexte, aucun argument structurel ne s'oppose à ce qu'elle fonctionne également dans des cantons plus grands et moins densément peuplés.
«La chasse de loisir régule les populations de gibier à un niveau compatible avec la forêt.»
Les données réfutent cette affirmation. Malgré une chasse de loisir ininterrompue dans 25 cantons, la part de la surface forestière avec une influence supportable du gibier a massivement diminué ces dix dernières années. Dans les cantons de Glaris, des Grisons et du Valais, même les épicéas sont partiellement fortement abroutis. La chasse de loisir n'a pas réussi en des décennies à atteindre l'état légalement prescrit d'assurer la régénération naturelle de la forêt sans mesures de protection.
Contre-argument du lobby de la chasse de loisir : «On ne chasse pas assez, pas trop.» Mise en perspective : Si 30'000 chasseurs de loisir ne peuvent pas remplir l'objectif légal en des décennies, ce n'est pas un argument pour plus de chasse de loisir, mais pour un système différent.
«L'abroutissement est le principal problème de la forêt suisse.»
Non. Le rapport forestier 2025 identifie le changement climatique comme le plus grand défi. Chaleur, sécheresse, tempêtes, organismes nuisibles et apports d'azote sollicitent la forêt bien plus fortement que l'abroutissement du gibier. L'abroutissement est un facteur régional qui peut être considérable localement, mais ne constitue pas le problème dominant de la forêt suisse.
Contre-argument du lobby de la chasse de loisir : «Justement à cause du changement climatique, nous avons besoin d'essences résistantes au climat, mais particulièrement sensibles à l'abroutissement.» Mise en perspective : Il est exact que le sapin blanc et les feuillus sont importants pour la transformation forestière et sensibles à l'abroutissement. Fausse est la conclusion que la chasse de loisir soit la solution. Les données montrent que la chasse de loisir n'a précisément pas résolu ce problème pendant des décennies. Les mesures sylvicoles et la gestion professionnelle de la faune sont les instruments les plus efficaces.
«Sans les chasseurs de loisir, l'abroutissement met en danger la forêt protectrice.»
La forêt protectrice est effectivement sous pression : 30 pour cent de la surface de forêt protectrice présentent très peu de régénération. Mais le rapport forestier ne cite pas seulement l'abroutissement comme cause, mais aussi le manque de lumière dans les peuplements trop denses, donc un problème sylvicole. De plus, la situation actuelle montre que la forêt protectrice s'est détériorée sous le régime de la chasse de loisir, elle ne s'est pas améliorée. La conséquence logique n'est pas plus de chasse de loisir, mais une gestion professionnelle.
Contre-argument du lobby de la chasse de loisir : «Les gardes-chasse seuls ne peuvent pas atteindre les chiffres de tir.» Mise en perspective : À Genève, une douzaine de gardes-faune professionnels s'occupent de la gestion de la faune sauvage pour un canton de 500'000 habitants. Les coûts sont documentés et transparents. Le lobby de la chasse de loisir n'a jamais présenté de calcul comparable des coûts complets pour son propre système.
«La chasse de loisir est un service rendu à la collectivité.»
Cette affirmation n'est étayée par aucune preuve. Les chasseurs et chasseuses de loisir paient des permis qui leur permettent un divertissement. Ils n'assument aucune responsabilité territoriale (chasse à permis), leur activité n'a manifestement pas rempli le mandat légal de régénération forestière, et les coûts externes de leur hobby (accidents de gibier, pertes de biodiversité, charges administratives, munitions au plomb) sont imposés à la collectivité. Un système professionnel de gardes-faune selon le modèle genevois serait plus efficace, plus transparent et moins coûteux.
Liens rapides
Dossiers associés
- Genève et l'interdiction de chasse
- Le cerf élaphe en Suisse
- Le chevreuil en Suisse
- Le chamois en Suisse
- Mythes cynégétiques : ce que dit vraiment la recherche
- Chasse et biodiversité
Autres ressources
- Pourquoi la chasse de loisir échoue comme contrôle des populations
- Problème de protection des animaux : la chasse de loisir
- Études sur l'impact de la chasse sur la faune sauvage
Références
- OFEV / WSL (2025) : Rapport forestier 2025. Office fédéral de l'environnement et Institut fédéral de recherches sur la forêt, la neige et le paysage.
- OFEV (2010) : Aide à l'exécution Forêt et gibier. La gestion intégrale du chevreuil, du chamois, du cerf élaphe et de leur habitat. Environnement-Exécution n° 1012.
- Kupferschmid, A. D.; Frei, M. (2025) : Évaluation des données cantonales sur l'influence du gibier sur la régénération forestière 2020–2024. Revue forestière suisse.
- Kupferschmid, A. D.; Abegg, M. (2025) : Analyses de séries temporelles sur l'abroutissement dans le contexte de régénération de l'Inventaire forestier national suisse. WSL.
- Kupferschmid, A. D.; Bollmann, K. (2016) : Effets directs, indirects et combinés des loups sur la régénération forestière. Revue forestière suisse 167(1) : 3–12.
- Kupferschmid, A. D. (2024) : Comparaison méthodologique et analyses de séries temporelles sur l'abroutissement dans le contexte de régénération de l'IFN : rapport final. WSL.
- Schnyder, J. (2016) : Influence du lynx sur l'abroutissement et la régénération forestière dans le canton de Saint-Gall. Mémoire de master, Université des ressources naturelles et sciences de la vie de Vienne.
- Gehring, E. et al. (2025) : Influence de l'abroutissement par le gibier sur la régénération forestière. Revue forestière suisse.
- Association forestière suisse (2025) : L'influence du gibier sur la régénération forestière continue d'augmenter en Suisse. Rev. forest. suisse 176(3) : 132–135.
- Université de Fribourg et al. (2023) : Determinants of red deer density across Europe. Journal of Applied Ecology. 492 sites dans 28 pays.
- Postulat Reichmuth 23.3129 : «Des forêts viables ne sont possibles qu'avec un abroutissement conforme à la loi !» Accepté au Conseil des États le 8 juin 2023.
- Dandliker, G. (2013) : Interdiction de chasse : scientifiquement possible et pratiquement prouvée. Conférence à l'Université de Bâle, 15 octobre 2013.
- Reimoser, F.; Stock, R. et al. (2022) : Does Ungulate Herbivory Translate into Diversity of Woody Plants? A Long-Term Study in a Montane Forest Ecosystem in Austria.
- Gordon, I. J.; Prins, H. H. T. (2008) : The Ecology of Browsing and Grazing. Études écologiques n° 195. Springer.
- Pro Natura : «Saisir le loup comme une chance». Magazine Pro Natura.
- Bebi, P. et al. (2023) : Publication spécialisée sur la problématique forêt-gibier.
- Document de position GWG/SFV/BWB/WaldSchweiz (2024) : Une influence trop forte du gibier menace les prestations forestières.
- Loi fédérale sur la chasse et la protection des mammifères et oiseaux sauvages (LChP), RS 922.0.
- Loi fédérale sur les forêts (LFo), RS 921.0.
- Ordonnance sur les forêts (OFo), RS 921.01.
- Loi sur la protection des animaux (LPA), RS 455.
Notre exigence
Le narratif de l'abroutissement est le cœur de la justification de la chasse de loisir : sans nous, la forêt périrait. Les données racontent une autre histoire. 30'000 chasseurs de loisir ont pour mission légale d'assurer le rajeunissement forestier sans mesures de protection, mission qu'ils n'ont pas remplie depuis des décennies. Entre 2015 et 2024, la situation s'est même détériorée. Dans la même période, le canton de Genève montre depuis 50 ans qu'une gestion professionnelle de la faune sauvage est plus efficace, plus économique et plus respectueuse du bien-être animal.
La chercheuse du WSL Andrea Kupferschmid le dit clairement : ce n'est pas un conflit entre forêt et faune sauvage. C'est un conflit entre humains. Et c'est un conflit que la chasse de loisir, malgré toute sa présentation comme « corvée publique », ne résout pas, mais qu'elle contribue systématiquement à causer par les dérangements permanents, l'absence de responsabilité territoriale et l'orientation trophée.
Les alternatives sont sur la table : gestion professionnelle de la faune sauvage selon le modèle genevois, mesures sylvicoles, zones de tranquillité pour la faune et retour des prédateurs naturels. Tous ces instruments sont scientifiquement validés et pratiquement éprouvés. Qu'ils ne soient pas mis en œuvre à grande échelle ne tient pas à un manque de preuves, mais à l'influence politique du lobby de la chasse.
Ce dossier sera mis à jour en permanence lorsque de nouveaux chiffres, études ou développements politiques l'exigeront.
Plus sur le thème de la chasse de loisir : Dans notre Dossier sur la chasse nous rassemblons vérifications factuelles, analyses et reportages de fond.
