Chaque année, la chasse de loisir en Europe déverse des dizaines de milliers de tonnes de plomb dans l'environnement. Les plombs de chasse se retrouvent dans les zones humides, les balles de fusil se brisent dans le corps du gibier et les entrailles contenant des résidus de munitions jonchent les forêts. L'Agence européenne des produits chimiques (ECHA) estime à environ 44 000 tonnes la quantité annuelle de plomb rejetée par la chasse de loisir et les stands de tir, dont près de 14 000 tonnes pénètrent dans le milieu terrestre par la seule chasse de loisir. Les conséquences toxicologiques sont scientifiquement prouvées : au moins 55 000 rapaces ont disparu des populations européennes, victimes d'empoisonnement au plomb via la chaîne alimentaire. En Suisse, des aigles royaux et des gypaètes barbus meurent empoisonnés par des fragments de plomb retrouvés dans les entrailles du gibier chassé. L’Office fédéral de la sécurité alimentaire met en garde contre les résidus de plomb dans la consommation de viande de gibier, et une proposition d’interdiction nationale du plomb a été rejetée par le Conseil national en 2023 par 99 voix contre 94. Si l’utilisation de munitions au plomb est interdite dans les zones humides de l’UE depuis février 2023, une interdiction totale est bloquée depuis des années par le lobby de la chasse de loisir. Ce dossier documente les faits, analyse les obstacles politiques et démontre pourquoi les munitions au plomb figurent parmi les principaux polluants environnementaux évitables liés à la chasse de loisir.
Qu'est-ce qui vous attend ici ?
- Le plomb comme toxine environnementale : pourquoi le plomb dans les munitions est l’un des plus grands problèmes environnementaux évitables de la chasse récréative et quelles quantités pénètrent chaque année dans les sols et les eaux d’Europe.
- Oiseaux de proie et prédateurs : comment les aigles royaux, les gypaètes barbus et les milans royaux ingèrent du plomb par le biais des abats et des carcasses, et que révèle l'étude Leibniz sur 55 000 oiseaux de proie disparus.
- Gibier sauvage et santé : pourquoi les autorités déconseillent aux femmes enceintes et aux enfants de consommer du gibier sauvage et pourquoi il n'existe pas de seuil de sécurité pour le plomb dans l'organisme.
- Réglementation européenne : Comment l’interdiction des munitions au plomb dans les zones humides a été instaurée et pourquoi le comité REACH n’était pas encore parvenu à un accord sur une interdiction générale début 2026.
- Le patchwork suisse : comment la Suisse fonctionne avec sa mosaïque de cantons, pourquoi la motion Munz a échoué et qu’est-ce qui a changé depuis 2025 ?
- Lobbying et résistance : quelles stratégies le lobby de la chasse de loisir utilise-t-il pour retarder l'interdiction du plomb, et comment FACE, l'industrie des munitions et les forces populistes de droite collaborent-elles ?
- Ce qui doit changer : les demandes d’une interdiction totale du plomb en Suisse.
- Argumentation : Réponses aux justifications les plus courantes des partisans des munitions au plomb.
- Liens rapides : Tous les articles, études, dossiers et sources pertinents.
Introduction : Ce qu'un coup de feu laisse derrière lui dans le paysage
Le plomb est un métal lourd hautement toxique qui ne se dégrade pas dans l'environnement. L'Organisation mondiale de la santé (OMS) le classe parmi les dix substances les plus dangereuses pour la santé humaine. En Europe, son utilisation est interdite depuis longtemps dans l'essence, les peintures, les canalisations d'eau et les jouets. Cependant, elle reste courante pour la chasse de loisir.
L'ampleur du problème est considérable. L'Agence européenne des produits chimiques (ECHA) estime que 600 à 700 millions de cartouches de fusil de chasse sont tirées chaque année dans l'UE. Sur ce total, environ 5 000 tonnes de plomb finissent dans les zones humides, et des milliers de tonnes supplémentaires dans les champs, les forêts et les stands de tir. Chaque coup de fusil de chasse projette jusqu'à 250 plombs, dont seule une fraction atteint sa cible ; le reste se retrouve dans l'environnement. Avec les carabines, le plomb se brise en des centaines de fragments à l'impact, qui se dispersent dans tout le corps de l'animal et se retrouvent dans les restes éviscérés. Sans réglementation supplémentaire, l'ECHA prévoit qu'environ 876 000 tonnes de plomb provenant de la chasse récréative, du tir sportif et de la pêche se retrouveront dans l'environnement européen au cours des vingt prochaines années.
Le plomb ne se dégrade pas dans le sol. Il s'y accumule, est transporté par les eaux de pluie vers les couches profondes et peut contaminer les nappes phréatiques à long terme. À proximité des stands de tir du Schleswig-Holstein, des échantillons de sol ont déjà révélé des concentrations de plomb de l'ordre du gramme par kilogramme. Les polluants introduits par la chasse récréative dans l'environnement y restent pendant des générations.
Pour en savoir plus sur ce sujet : Le plomb dans la chasse : comment la politique, le lobbying et les périodes de transition perpétuent ce poison ; et Gibier sauvage : critique des risques, de l’éthique et des conséquences environnementales.
Oiseaux de proie et prédateurs : empoisonnés par la chaîne alimentaire
Les effets toxiques des munitions au plomb sur les rapaces figurent parmi les dommages environnementaux les mieux documentés causés par la chasse de loisir. En 2022, des scientifiques de l'Université de Cambridge et de l'Institut Leibniz de recherche sur les zoos et la faune sauvage (Leibniz-IZW) ont publié une étude dans la revue « Science of the Total Environment » qui, pour la première fois, quantifiait l'ampleur du saturnisme à l'échelle européenne. Résultat : au moins 55 000 rapaces adultes ont disparu en Europe, victimes d'empoisonnement au plomb via la chaîne alimentaire. La population totale des dix espèces de rapaces étudiées a diminué d'au moins 6 % du seul fait de ce saturnisme.
Les espèces à longue durée de vie et à faible taux de reproduction sont les plus touchées. La population de pygargues à queue blanche en Europe a diminué de 14 %, celle de l'aigle royal de 13 % et celle du vautour fauve de 12 %. Des espèces plus communes, comme la buse variable (en baisse de 1,5 %, soit environ 22 000 individus disparus) et le milan royal (en baisse de 3 %), sont également affectées. En Allemagne, près d'un tiers des pygargues à queue blanche retrouvés morts ces dernières années ont succombé à un empoisonnement au plomb. L'étude met également en évidence une corrélation nette entre la densité de la chasse de loisir et les taux d'empoisonnement : plus la densité de chasseurs de loisir est élevée par kilomètre carré dans un pays, plus le nombre de rapaces empoisonnés y est important. Selon les calculs des scientifiques, dans un pays où les munitions au plomb sont interdites, il n'y aurait pratiquement aucun rapace empoisonné au plomb.
Le mécanisme d'empoisonnement est bien connu. Les rapaces et autres prédateurs ingèrent des fragments de plomb lorsqu'ils consomment des abats (les entrailles d'animaux tués laissées en forêt), lorsqu'ils chassent du gibier blessé et non récupéré, ou lorsqu'ils se nourrissent de carcasses d'animaux abattus avec des munitions au plomb. L'acidité gastrique agressive des rapaces dissout le plomb et accélère son absorption dans le sang. Même de très faibles quantités peuvent entraîner une perte d'appétit, des convulsions, une paralysie, une incapacité à voler et des lésions du système nerveux, généralement mortelles. Outre les rapaces, ce problème touche également d'autres prédateurs et charognards tels que les renards, les blaireaux et les loups, qui ingèrent du plomb par le biais de charognes contaminées.
En Suisse, l'Observatoire ornithologique de Sempach, en collaboration avec l'Office de la chasse et de la pêche du comté des Grisons, a établi le lien entre les munitions au plomb et l'empoisonnement des aigles royaux. L'analyse isotopique a révélé que la signature isotopique du plomb dans les os des aigles royaux ne correspond pas à celle du plomb naturel présent dans le sol, mais correspond exactement à celle du plomb provenant des munitions de chasse. Des pièges photographiques ont montré que les aigles royaux consomment systématiquement les abats de bouquetins et de gibiers d'altitude. Des aigles royaux et des gypaètes barbus sont morts d'empoisonnement au plomb dans les Alpes suisses. Selon les défenseurs de l'environnement, les munitions au plomb constituent la plus grande menace pour les gypaètes barbus réintroduits dans les Alpes bavaroises depuis 2021.
On estime qu'environ un million d'oiseaux aquatiques meurent chaque année dans l'UE d'empoisonnement au plomb dû aux plombs de chasse, et un à deux millions d'oiseaux terrestres d'empoisonnement au plomb dû aux fragments de balles. Au total, environ 135 millions d'oiseaux dans l'UE sont exposés au risque d'empoisonnement au plomb. Outre les rapaces, cet empoisonnement touche également les perdrix, les faisans et les pigeons ramiers, qui confondent les particules de plomb avec de la nourriture.
Plus d'informations sur ce sujet : Les dangers des munitions au plomb et des loups en Suisse
Viande de gibier et santé : quand le « naturel » est contaminé
La contamination au plomb affecte non seulement la faune sauvage, mais aussi directement la santé humaine. Le plomb est nocif pour l'homme quelle que soit sa concentration. Selon les connaissances scientifiques actuelles, il n'existe pas de seuil de sécurité pour le plomb dans le sang. Une concentration aussi faible que 3,5 microgrammes par décilitre de sang peut provoquer des troubles du comportement chez l'enfant.
L'Institut fédéral allemand d'évaluation des risques (BfR) a mené une étude approfondie sur le lien entre les munitions au plomb et la viande de gibier. Les résultats montrent que la viande de gibier abattu avec des munitions au plomb contient des niveaux de plomb nettement supérieurs à celle du gibier chassé avec des munitions sans plomb, même dans les morceaux éloignés du point d'impact, comme le filet ou la cuisse. Les fragments de plomb sont souvent invisibles à l'œil nu et ne sont pas neutralisés par la cuisson, la friture ou la congélation. Le BfR recommande aux jeunes enfants, aux femmes enceintes et à celles qui envisagent une grossesse d'éviter de consommer du gibier abattu avec des munitions au plomb.
En Suisse, l'Office fédéral de la sécurité alimentaire et des affaires vétérinaires (OSAV) recommande également de ne consommer du gibier abattu avec des munitions au plomb qu'en petites quantités. Pour les enfants de moins de sept ans, les femmes enceintes, les mères allaitantes et les femmes qui envisagent une grossesse, il est recommandé d'éviter, si possible, la consommation de gibier, « car il est impossible d'exclure qu'il ait été abattu avec des munitions au plomb ». Cette déclaration, émanant d'une recommandation fédérale officielle, est pour le moins surprenante. En clair, cela signifie que l'incertitude persistera au moment de l'achat et dans l'assiette tant que les munitions au plomb ne seront pas totalement interdites.
En 2022, l'Association suisse de protection des animaux (STS) a fait analyser la teneur en plomb de produits issus de la chasse récréative en Suisse. Du plomb a été détecté dans 5 des 13 échantillons, à des concentrations supérieures à 0,05 mg/kg. L'Agence européenne des produits chimiques (ECHA) estime qu'une interdiction générale du plomb dans les munitions de chasse pourrait prévenir la baisse du quotient intellectuel d'environ 7 000 enfants par an dans l'UE, notamment dans les foyers qui consomment régulièrement du gibier.
Les chasseurs amateurs et leurs familles sont particulièrement exposés : des études suisses montrent que jusqu’à 90 portions de gibier sont consommées chaque année dans les foyers pratiquant la chasse de loisir. Ces chasseurs, ainsi que les tireurs sportifs, sont également exposés aux fumées et poussières de plomb lors de la chasse elle-même. L’ironie est flagrante : les chasseurs amateurs qui vantent les mérites d’un gibier « naturel et sain » omettent soigneusement de mentionner que leur propre matériel contamine le produit.
Pour en savoir plus : Risques liés à la consommation de gibier : santé, environnement et éthique et Gibier : de la chasse à l’assiette
Réglementation européenne : des interdictions relatives aux zones humides aux interminables marathons de négociations
La réglementation européenne sur les munitions au plomb illustre parfaitement le conflit entre clarté scientifique et lenteur politique. Tout a commencé en 2018 lorsque l'Agence européenne des produits chimiques (ECHA) a recommandé l'interdiction totale des munitions au plomb dans les zones humides. Après une consultation publique de plus de cinq ans, le règlement (UE) 2021/57 est entré en vigueur le 15 février 2023. Depuis lors, le tir et le transport de munitions au plomb sont interdits dans les zones humides et à moins de 100 mètres de celles-ci dans tous les pays de l'Espace économique européen. Ce règlement inverse la charge de la preuve : les chasseurs de loisir transportant des munitions au plomb à proximité des zones humides doivent prouver qu'ils n'avaient pas l'intention de les utiliser dans ces zones.
L'interdiction du plomb dans les zones humides a été conçue dès le départ comme une première étape. En janvier 2021, l'ECHA a présenté une proposition de restriction exhaustive visant à interdire le plomb dans toutes les munitions de chasse, les équipements de tir sportif en extérieur et les articles de pêche. Les comités scientifiques de l'ECHA (RAC et SEAC) ont confirmé que cette restriction est justifiée par les risques pour l'environnement et la santé humaine. La restriction proposée permettrait de réduire les émissions de plomb d'environ 630 000 tonnes sur vingt ans, soit une réduction de 72 %.
En février 2025, la Commission européenne a présenté au comité REACH son projet de règlement visant à interdire de manière générale l'utilisation du plomb dans la chasse de loisir et le tir sportif en extérieur. Ce projet prévoyait des périodes transitoires : trois ans pour les cartouches de chasse au plomb, 18 mois pour les munitions de carabine de calibre supérieur à 5,6 mm et de cinq à dix ans pour les munitions de petit calibre. En décembre 2025, la Commission a soumis un projet révisé, portant les périodes transitoires à cinq ans pour les munitions de carabine de calibre supérieur à 5,6 mm et à 15 ans pour les munitions de petit calibre, avec une clause de réexamen après dix ans. BirdLife International a qualifié ce projet d'« étape historique ». Toutefois, les discussions au sein du comité REACH se sont poursuivies jusqu'au début de l'année 2026, car la majorité des États membres n'avaient pas encore soutenu la proposition de la Commission, principalement en raison de préoccupations géopolitiques et d'impacts socio-économiques soulevés par l'industrie des munitions et le lobby agricole.
Parallèlement, la Grande-Bretagne a annoncé en juillet 2025 l'interdiction des munitions au plomb pour la chasse en extérieur, une mesure qui entrera en vigueur en 2026 : un maximum de 1 % de plomb dans les grenailles et de 3 % dans les balles de carabine, avec une période de transition de trois ans. Le Danemark est devenu le premier pays au monde à interdire totalement les munitions de chasse au plomb en avril 2024. Aux Pays-Bas, les grenailles au plomb sont interdites depuis plusieurs années. En Allemagne, quatre des seize Länder ont interdit les munitions au plomb pour la chasse de loisir. De plus, les munitions au plomb sont interdites dans les forêts domaniales de plusieurs Länder et dans les parcs nationaux.
Plus d'informations : Le loup en Europe : statut de protection et initiatives européennes
Patchwork suisse : une reconnaissance sans conséquence
En Suisse, le schéma est typique : le problème est reconnu, mais la solution est reportée. Depuis 1998, l’utilisation de la grenaille de plomb pour la chasse au gibier d’eau est interdite, suite à l’adhésion de la Suisse à la Convention des Nations Unies pour la conservation des oiseaux d’eau migrateurs d’Afrique et d’Eurasie (AEWA). Pour toutes les autres utilisations, aucune interdiction nationale n’est en vigueur.
Le 27 septembre 2020, les électeurs suisses ont rejeté une proposition de loi nationale sur la chasse. Ce rejet a également suspendu une ordonnance fédérale prévoyant une interdiction partielle des munitions au plomb, qui avait été préparée dans le cadre de cette révision. La motion 22.3641, présentée par la conseillère nationale du Parti socialiste, Martina Munz, qui appelait à une interdiction totale des munitions au plomb, a été rejetée de justesse par le Conseil national lors de la session de printemps 2023, par 99 voix contre 94. Le compte rendu officiel indique explicitement qu'une interdiction générale des munitions au plomb peut être reportée « pour le moment ». C'est la méthode suisse pour temporiser : reconnaître le problème dans certains domaines tout en laissant en suspens les questions plus générales.
Parallèlement, une mosaïque de réglementations se met en place au niveau cantonal. Le canton des Grisons a interdit les munitions à base de plomb pour la chasse depuis septembre 2021, avec une période de transition d'un an. Avant même cette interdiction, selon les chiffres cantonaux, environ 75 % des chasseurs de loisir des Grisons utilisaient volontairement des munitions sans plomb. Une étude portant sur plus de 8 000 tirs n'a révélé aucune différence significative de distance d'échappement entre les munitions sans plomb et celles à base de plomb. Appenzell Rhodes-Extérieures a promulgué un arrêté en 2022 rendant obligatoire l'utilisation de munitions sans plomb. Saint-Gall a déjà imposé aux gardes-chasse l'utilisation de munitions sans plomb. Une nouvelle loi sur la chasse est entrée en vigueur le 1er février 2025, interdisant l'utilisation de munitions à base de plomb pour la chasse de loisir aux ongulés. Pour les calibres supérieurs à 6 mm, une période de transition jusqu'en 2029 est prévue.
Cependant, d'importantes lacunes persistent. L'utilisation de la grenaille de plomb reste autorisée pour la chasse récréative en dehors des zones humides. De nombreux cantons n'ont pas adopté de réglementation et attendent une solution nationale qui ne s'est toujours pas concrétisée. Il en résulte un ensemble disparate de réglementations cantonales où le « zéro plomb » est l'objectif affiché, mais n'est pas appliqué efficacement depuis des années. Ce flou réglementaire empêche tout progrès et le problème demeure irrésolu.
Plus d'informations sur ce sujet : Chasses spéciales et limites de la chasse de loisir et chasses en Suisse, mais pourquoi encore ?
Lobbying et résistance : les outils du retard
Le blocage d'une interdiction totale du plomb n'est pas fortuit, mais le fruit d'un lobbying systématique. Une comparaison des débats au sein de l'UE, du Royaume-Uni, des États-Unis et de la Suisse révèle trois stratégies récurrentes.
Premièrement : les périodes de transition comme outil d’apaisement politique. Le passage au nouveau système est présenté comme l’objectif, mais sa mise en œuvre est reportée pendant des années, voire des décennies. Dans le projet de l’UE de décembre 2025, la période de transition pour les munitions de petit calibre est désormais de 15 ans. Chaque prolongation de cette période maintient les marchés ouverts, empêche une transition harmonieuse et crée de nouvelles failles.
Deuxièmement : des arguments techniques fallacieux. Les chasseurs amateurs prétendent que les munitions sans plomb ont une efficacité létale moindre, provoquent davantage de ricochets et ne sont « pas encore au point ». L’Institut allemand d’essais et de recherche sur les armes de chasse et de sport (DEVA) a démontré, lors d’un essai à grande échelle, que les balles sans plomb peuvent être utilisées avec la même sécurité que les balles au plomb. L’expérience des Grisons, où plus de 8 000 tirs ont été évalués, le confirme. Au Danemark, où le plomb est totalement interdit depuis avril 2024, aucun problème lié aux munitions sans plomb n’a été constaté. La résistance n’est pas d’ordre technique, mais plutôt culturel et économique.
Troisièmement : les alliances politiques avec des forces favorables à l’industrie des munitions. En 2020, des factions populistes de droite et néofascistes au Parlement européen ont tenté de bloquer au dernier moment l’interdiction, déjà adoptée, des munitions dans les zones humides. En novembre 2025, la FACE, association européenne de chasse et de tir de loisir, a organisé un événement au Parlement européen où l’AFEMS (Association des fabricants européens de munitions) a mis en garde contre de « graves conséquences » pour le secteur. La FACE suit de près le processus REACH depuis des années, avec pour objectif affiché de prolonger les périodes de transition, d’obtenir des exemptions et de retarder l’adoption de l’interdiction générale. Leur argument est toujours le même : ils sont « en principe » favorables à une transition, mais sa mise en œuvre est « trop rapide », « trop large » ou « pas encore réalisable ».
L'organisation environnementale BirdLife International conclut : « Il est sans précédent que les recommandations scientifiques soient ainsi ouvertement ignorées. » Une source interne à l'administration bruxelloise confirme : « Normalement, les recommandations de l'ECHA, souvent le fruit d'années de consultation, sont suivies. Le fait que cette interdiction, pourtant tout à fait plausible, rencontre une telle résistance est stupéfiant. » Le parallèle avec d'autres batailles de lobbying dans le secteur de la chasse récréative, comme celle contre le statut protégé du loup, est évident : lorsque les preuves scientifiques gênent un groupe de pression, celui-ci ne cherche pas à argumenter, il gagne du temps.
Lire la suite : Les chasseurs amateurs sont encensés et mythes sur la chasse : 12 affirmations à examiner de manière critique
Qu'est-ce qui devrait changer ?
- Interdiction immédiate des munitions au plomb pour la chasse de loisir dans toute la Suisse : aucune exception cantonale ni période de transition de plusieurs années. La technologie est éprouvée, et l’expérience des Grisons, du Danemark et d’autres pays démontre que les munitions sans plomb sont tout aussi performantes.
- Interdiction des munitions au plomb hors des zones humides : L’interdiction actuelle dans les zones humides est écologiquement insuffisante tant que les munitions au plomb restent autorisées dans les champs, les forêts et en lisière de forêt. La contamination affecte l’ensemble de l’écosystème terrestre.
- Élimination obligatoire des abats et des carcasses : Tant que les chasseurs de loisir laisseront en forêt les abats d'animaux abattus contenant des résidus de munitions, la chaîne d'empoisonnement des rapaces et autres prédateurs restera active. Initiative modèle : Interdiction des munitions au plomb pour la chasse de loisir.
- Étiquetage obligatoire de la viande de gibier : les consommateurs doivent savoir si la viande de gibier a été chassée avec des munitions au plomb ou sans plomb. Sans transparence, il est impossible de faire un choix éclairé et le marché n’incite pas à utiliser des munitions sans plomb.
- La Suisse soutient activement l'interdiction du plomb à l'échelle de l'UE : bien qu'elle ne soit pas membre de l'UE, elle fait partie de la région alpine et est affectée par les mêmes sources de pollution au plomb. Une interdiction nationale du plomb renforcerait la crédibilité de la politique environnementale suisse.
Argumentation
« Les munitions sans plomb ne sont pas encore prêtes. » C'est tout le contraire. Au Danemark, toutes les munitions au plomb sont interdites pour la chasse de loisir depuis avril 2024, sans qu'aucun problème n'ait été constaté. Dans les Grisons, plus de 8 000 tirs analysés n'ont montré aucune différence significative dans les distances de fuite des animaux. L'Institut allemand d'essais et de recherche sur les armes de chasse et de sport confirme que les balles sans plomb peuvent être utilisées avec la même sécurité. Le cuivre et les alliages cuivre-zinc sont disponibles dans tous les calibres courants. L'argument du « pas encore prêt » est une manœuvre dilatoire, et non un fait technique.
La pollution au plomb due à la chasse récréative est minime comparée à d'autres sources. Cependant, la comparer aux émissions historiques de plomb provenant de l'essence ou de l'industrie occulte le fait que les munitions au plomb constituent aujourd'hui l'une des dernières sources majeures de pollution au plomb activement gérées. 44 000 tonnes par an représentent un problème non négligeable. De plus, la pollution au plomb liée à la chasse récréative est localisée : les zones de chasse, les stands de tir et les zones humides créent des points chauds qui affectent directement la faune sauvage.
« Les chiffres de l'ECHA sont exagérés. » Même des estimations prudentes démontrent des impacts significatifs. L'étude Leibniz portant sur 55 000 rapaces disparus se fonde sur l'analyse du foie de plus de 3 000 rapaces morts dans 13 pays, effectuée depuis les années 1970. Les auteurs qualifient leurs propres calculs de prudents. La corrélation entre la densité de la chasse de loisir et les taux d'empoisonnement au plomb est statistiquement évidente : plus il y a de chasseurs de loisir, plus il y a de rapaces empoisonnés. Dans un pays sans munitions au plomb, il n'y aurait pas de rapaces empoisonnés au plomb.
« L’interdiction du plomb met en péril la défense nationale. » La restriction de l’UE s’applique exclusivement à l’usage civil. L’utilisation de munitions au plomb par les forces armées et la police est explicitement exclue. L’industrie des munitions peut continuer à exploiter ses lignes de production existantes à des fins civiles et militaires en parallèle. L’ECHA a clairement indiqué dans sa proposition de restriction que la sécurité d’approvisionnement des forces armées ne sera pas affectée.
« Les mesures volontaires suffisent ; une interdiction est disproportionnée. » En Grande-Bretagne, les programmes de conversion volontaire ont manifestement échoué, ce qui explique l’annonce par le gouvernement de restrictions étatiques en 2025. En Suisse, malgré des années de recommandations de JagdSchweiz (l’Association suisse de chasse), une part importante des chasseurs de loisir continue d’utiliser des munitions au plomb. Rhys Green, principal auteur de l’étude Leibniz, constate : « Les efforts déployés pour promouvoir la conversion volontaire se sont malheureusement révélés totalement inefficaces jusqu’à présent. » Lorsqu’un poison est connu, que des alternatives existent et que les mesures volontaires échouent, une interdiction n’est pas une réaction excessive, mais bien la conséquence logique.
« Cela ne concerne que les chasseurs, pas le grand public. » Les munitions au plomb empoisonnent les rapaces, les prédateurs, la sauvagine, les sols et les nappes phréatiques. La viande de gibier contenant des résidus de plomb se retrouve dans les restaurants et les foyers. Les femmes enceintes et les enfants sont officiellement avertis. Il ne s'agit pas d'une affaire privée concernant un groupe de chasseurs amateurs, mais d'un problème de santé publique et environnemental.
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Notre revendication
Les munitions au plomb constituent un héritage toxique qui tue les rapaces, contamine les sols, pollue la viande de gibier et empoisonne les prédateurs. Ces faits sont connus depuis des décennies, des alternatives existent et la résistance est purement politique et économique. Ce dossier explique pourquoi un système de chasse qui, par tradition et sous l'influence de groupes de pression, dissipe une substance toxique connue pour son environnement, est incompatible avec les politiques environnementales et sanitaires modernes, et pourquoi la Suisse n'a pas à attendre que l'UE agisse. Ce dossier sera régulièrement mis à jour en fonction des nouvelles données, des décisions de justice ou de l'évolution de la situation politique.
À propos de la chasse de loisir : dans notre dossier sur la chasse, nous rassemblons des vérifications de faits, des analyses et des rapports de fond.