300 francs pour une louve : comment la justice suisse banalise le braconnage
La Norvège envoie dix braconniers de loups en prison, la France exige plus de 30'000 euros pour un lynx tué à coups de bâton. En Valais, une louve abattue coûte 300 francs, et le permis de chasse est maintenu.
«Ce que le Valais a abattu»
À Herbriggen, dans le Mattertal, un chasseur de loisir a abattu une louve.
Il prétend l'avoir confondue avec un renard. Selon le « Walliser Bote », le ministère public du Haut-Valais l'a condamné à une amende de 300 francs. À titre de comparaison : dans le même canton, jeter un mégot de cigarette coûte désormais 80 francs. Pour la justice valaisanne, une louve strictement protégée vaut donc à peine quatre mégots de cigarette.
Ce que coûte un prédateur ailleurs
Le 10 septembre 2026, le tribunal de district norvégien de Romerike og Glåmdal a condamné dix hommes d'Eidskog qui avaient braconné un couple de loups en janvier 2025. Les dix hommes doivent purger une peine de prison ferme. Les deux tireurs ont écopé de 18 et 17 mois de prison ainsi que d'une interdiction de chasse à vie, sept autres de six à dix mois et de cinq ans d'interdiction de chasse. Même l'homme qui n'avait fait que transporter des pièges photographiques doit purger 90 jours de détention. Trois d'entre eux ont en outre été condamnés pour avoir tenté de tuer un lynx. Le lynx a survécu, mais la sanction est tombée quand même. Le jugement se fonde sur l'infraction de criminalité environnementale grave, passible d'une peine allant jusqu'à six ans de prison. L'autorité spécialisée Økokrim avait mis des téléphones sur écoute et saisi plus d'une centaine d'armes ; le procès a duré 25 jours. Le jugement n'est pas encore définitif.
En France, le tribunal de Strasbourg a condamné une femme de 62 ans, qui avait tué à coups de bâton un jeune lynx en Alsace, à trois mois de prison avec sursis et à plus de 30'000 euros de dédommagement à verser à des organisations de protection animale. Elle aussi a invoqué une confusion, prétendant avoir pris le lynx pour un chat. Le tribunal ne l'a crue que partiellement. Nous avons présenté ce cas dans «Lynx abattu en Alsace : la France sanctionne durement, la Suisse se tait presque» documenté. En Autriche, un chasseur de loisir a payé plus de 11'000 euros d'amende pour un lynx tué illégalement, plus de 12'000 euros supplémentaires de dommages-intérêts.
Et en Suisse ? 300 francs.
Le schéma derrière la bagatelle
Herbriggen n'est pas un dérapage, mais la norme.
Dans le Puschlav, un chasseur de loisir a abattu un loup le premier jour de la haute chasse 2025. L'ordonnance pénale de juin 2026 prononçait une amende et une compensation de valeur. Le montant de l'amende est resté secret, il a conservé son permis de chasse. En Surselva, un garde-faune a abattu en une seule nuit trois lynx qu'il prétend avoir pris pour des loups. La sanction : une amende à quatre chiffres, dont le ministère public ne communique pas le montant. Dans le Goms, un chasseur de loisir valaisan a abattu en janvier 2024, lors d'un affût nocturne au renard, une louve. L'explication de l'époque : confusion avec un renard. C'est mot pour mot l'explication d'Herbriggen. Dans le district de la Gruyère, une lynx mère a été retrouvée avec des blessures par balle en 2025, et l'auteur n'a toujours pas été identifié à ce jour.
Sur les 13 loups qui, selon KORA et le Groupe Loup Suisse, ont été braconnés de manière avérée depuis 1999, sept concernent le Valais. Des chercheurs de l'Université de Berne ont parlé en 2020, à propos du braconnage de lynx valaisan, d'un «problème systémique» et d'une «culture du silence». Dans l'affaire de Staldenried, la Confédération a dû traîner le canton du Valais devant les tribunaux pour qu'un tir de loup contesté soit tout simplement examiné.
Comment fonctionne le rabais
La loi fédérale sur la chasse prévoit pour la mise à mort intentionnelle d'espèces protégées une peine privative de liberté d'un an au maximum. C'est un sixième du cadre pénal norvégien. Celui qui agit par négligence n'écope que d'une amende maximale de 10'000 francs. C'est précisément là que se situe le vice de construction.
Dans la pratique, une seule phrase décide s'il s'agit d'intention ou de négligence : «Je l'ai confondu.» Le seul témoin est le tireur. L'animal sauvage tué ne témoigne pas. Avec cette phrase, un délit devient une contravention, une éventuelle peine privative de liberté devient une amende, et l'amende se réduit en Valais à 300 francs, soit trois pour cent du montant possible. Le tout est réglé par ordonnance pénale : par écrit, sans audience publique, sans tribunal. Le montant, comme dans le Puschlav et en Surselva, n'est souvent même pas communiqué. Le permis reste valable.
À quel point le système compte fermement sur ce rabais, c'est ce que montre la «caisse du loup» de l'UDC Schwyz: un parti y récolte de l'argent pour décharger les chasseurs de loisir des coûts d'un tir manqué. La sanction est devenue si prévisible qu'on peut la préfinancer.
Commentaire : la confusion n'est pas une circonstance atténuante, mais l'aveu
Un renard pèse de six à huit kilogrammes, une louve un multiple de ce poids. Celui qui prend l'un pour l'autre a tiré sans savoir sur quoi. Ce n'est pas une excuse, mais le cœur même du reproche. La première règle dans le maniement d'une arme à feu est de reconnaître avec certitude sa cible avant d'appuyer sur la détente. Celui qui l'enfreint et tue par là un animal sauvage strictement protégé a prouvé qu'il ne devrait pas porter de fusil. En Norvège, la conséquence est une interdiction de chasse à vie. En Valais, le même homme peut à nouveau viser des renards la saison suivante.
300 francs, ce n'est pas une sanction. C'est un tarif. Et un tarif ne dissuade pas, il fixe un prix. Le message adressé à tout chasseur de loisir gêné par le loup est le suivant : tire, dis «renard», paie 300 francs. Une justice qui juge ainsi ne protège pas l'espèce protégée, mais le tireur.
Oslo et Strasbourg montrent qu'on peut faire autrement. La Norvège punit la planification, la complicité et la tentative, et pas seulement le coup de feu mortel. La France retire toute portée à l'excuse de la «confusion» et chiffre la valeur d'un lynx à cinq chiffres. Les deux pays traitent les délits contre les prédateurs pour ce qu'ils sont : de la criminalité environnementale. La Suisse les traite comme du stationnement interdit.
Ce qui doit changer
Premièrement : retrait obligatoire du permis pour toute mise à mort d'une espèce protégée, même par négligence. Celui qui ne reconnaît pas sa cible ne chasse plus. Deuxièmement : dans la loi sur la chasse, la mise à mort par négligence de prédateurs protégés doit passer du statut de contravention à celui de délit, avec des sanctions minimales qui méritent ce nom. Troisièmement : les ordonnances pénales dans de tels cas doivent être publiées activement, avec le montant et la motivation. Une justice que personne ne voit n'est contrôlée par personne. Quatrièmement : la Suisse a besoin de ministères publics spécialisés dans la criminalité environnementale et faunique, sur le modèle d'Økokrim. Cinquièmement : là où vivent des loups, la chasse nocturne au renard à l'affût n'a plus sa place. Elle est de toute façon scientifiquement injustifiable et favorise elle-même la confusion.
Le Valais souhaite être le premier canton à autoriser le tir du lynx. Celles et ceux qui veulent empêcher que le même canton, qui facture une louve à 300 francs, dispose également des lynx peuvent signer la pétition «Pas de tirs de lynx en Valais» signer. Nous documentons continuellement d'autres incidents dans le Ticker Valais 2026/27 et dans le dossier Braconnage et criminalité liée à la chasse en Suisse.
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