Tirer sous l'emprise de l'alcool
Le chasseur de loisir et l'alcool sont comme deux vieux copains qui se croient mutuellement absolument irremplaçables, alors qu'un regard lucide verrait immédiatement que chacun, pris séparément, pose déjà problème.
Tout commence généralement par la légende du chasseur responsable : se lever tôt, respecter la nature, réguler la population sauvage.
Dans la pratique, la journée commence pourtant souvent par un « remontant », parce qu'il fait si froid en forêt, puis par un deuxième, parce qu'on est justement si bien réunis, et par un troisième, parce que le fusil « tient décidément moins bien en main » aujourd'hui. À ce stade, la gestion de la faune s'est déjà transformée en un mélange de fête de tir et de partie de jass.
La voiture du chasseur de loisir est alors une sorte de minibar roulant. Dans le coffre : fusil, bottes en caoutchouc et un arsenal de spiritueux qui ferait honneur à n'importe quel café de village. Pour la façade, on parle de chœur de cors de chasse, d'assemblée de la société de chasse, de repas de chasse. Si un autre groupe de la population se promenait en forêt dans cet état, on parlerait simplement de beuverie. Sauf que ce groupe-là est armé.
Le langage est lui aussi remarquablement enjolivé. On ne boit pas à outrance, on trinque. On ne tire pas à moitié ivre à travers la forêt, on cultive la camaraderie. Et si, en fin de journée, quelqu'un titube, il n'était pas ivre, mais simplement un peu fort en gueule. Des formules bien pratiques pour occulter que des personnes armées de fusils chargés circulent ici dans un état qui, sur la route, leur aurait depuis longtemps valu le retrait du permis.
La romance du feu de camp après la chasse de loisir fait le reste. Voilà la troupe vêtue de vert, qui se tape sur l'épaule, raconte des exploits héroïques sur le chevreuil capital qui se tenait dans une position si difficile, et ignore soigneusement que le trophée de la soirée est vraisemblablement le foie. Pourtant, l'état de certains foies pourrait déjà être abordé sur le terrain, mais qui voudrait être, dans cette assemblée, le rabat-joie qui pose la question toute simple : « Pourquoi vous faut-il un schnaps avant chaque tir et deux après ? »
La réponse est le plus souvent un rire gêné, suivi de l'excuse habituelle : «Voyons, nous n'exagérons pas. Cela fait partie de la tradition.» Dans ce contexte, la tradition est l'argument universel pour tout ce que l'on ne pourrait guère défendre autrement. Si boire sans arme était vraiment si formidable, personne n'aurait besoin de tuer un animal pour cela.
Ce qui est dangereux dans cette liaison entre chasse de loisir et alcool, ce n'est pas seulement le arrière-goût moral, mais la réalité très concrète du risque. Celui qui conduit en état d'ébriété est à juste titre considéré comme un danger. Celui qui se déplace en état d'ébriété avec un fusil, en revanche, devrait passer pour un «chasseur compétent». Or la balle ne se soucie pas du diplôme d'examen rangé dans l'armoire, elle ne suit que la physique et le tremblement de la main.
Pour pousser la satire, on pourrait dire : c'est comme prétendre que les chirurgiens ont besoin de trois bières pour avoir la main plus sûre. Personne de sensé ne trouverait cela acceptable. En forêt, en revanche, un chapeau de feutre vert et une référence à l'«éthique de la chasse» suffisent, et tout semble déjà à peu près respectable.
Au final, il reste une pensée plutôt sobre, malgré tout l'alcool en jeu : celui qui comprend vraiment quelque chose à la nature, au respect et à la responsabilité ne songera guère à les pratiquer simultanément avec une arme à feu et une bouteille d'eau-de-vie. Et c'est peut-être précisément cette sobriété qu'il faut pour reconnaître que l'association entre chasse de loisir et alcool n'est pas une tradition romantique, mais un risque que l'on continue d'enjoliver par pure habitude.
Un incident survenu dans le canton de Neuchâtel montre à quel point la limite est ténue. Sur le Chaumont, un jeune chasseur de loisir a braqué son arme de chasse sur un vététiste, l'a gardé quelques secondes dans sa ligne de mire et n'a baissé son arme que lorsqu'il a remarqué qu'il ne s'agissait pas de gibier, mais d'un être humain. Selon le rapport, son haleine sentait nettement l'alcool : l'homme était donc en état d'ébriété. L'affaire a déclenché à Neuchâtel un débat sur l'interdiction de l'alcool pendant la chasse.
Imaginons la même scène sans fusil. Un homme qui sent l'alcool fixe un vététiste pendant quelques secondes avec un bâton de marche. Agaçant, mais inoffensif. Avec une carabine chargée, la même scène devient un quasi-délit. En Suisse, on a ainsi, selon le rapport, une fois de plus frôlé de justesse un accident de chasse mortel.
L'IG Wild beim Wild résume la situation de façon un peu moins complaisante. Pour la Suisse, elle arrive au constat suivant : un accident de chasse survient environ toutes les 29 heures, et un décès est à déplorer environ tous les trois mois et demi. Même dit sobrement, c'est un bilan que l'on traiterait comme un grave problème de sécurité dans la circulation routière.
Ce qui manque presque totalement, ce sont des données systématiques sur le nombre de ces accidents qui surviennent sous l'influence de l'alcool. Sans tests d'alcoolémie obligatoires après les accidents de chasse, tout reste dans le flou. Un flou qui tombe fort bien, puisque c'est précisément celui dans lequel le lobby de la chasse entretient son récit de la bière du chasseur inoffensive.
Lois : des taux d'alcoolémie seulement pour la voiture
Dans la circulation routière, la Suisse connaît des chiffres clairs. Dès 0,5 pour mille, cela devient délicat ; dès 0,8 pour mille, le permis est en règle générale retiré immédiatement.
Pour les chasseurs de loisir armés, la situation est différente. Au niveau fédéral, la loi sur la chasse règle avant tout les périodes de protection, les dispositions de protection et les conditions d'octroi des autorisations de chasse. La législation sur les armes entend lutter contre l'utilisation abusive des armes et recourt à la notion de fiabilité au regard du droit des armes. Mais on cherche en vain, dans le droit fédéral, une limite d'alcoolémie explicite pour l'exercice de la chasse de loisir.
La conséquence : en Suisse, il n'existe aucune valeur limite d'alcoolémie uniforme pour les chasseurs de loisir. De nombreuses lois cantonales sur la chasse interdisent certes de tirer en état « d'incapacité de conduire » ou prohibent l'usage abusif des armes, mais ne définissent aucun taux d'alcool précis. La quantité de vin rouge qu'un chasseur de loisir peut avoir bue avant d'être considéré comme « inapte » reste une question d'interprétation.
Pour le dire de façon satirique : celui qui démarre le moteur a une limite claire. Celui qui presse la détente a une « zone grise ».
Neuchâtel et Zurich : un souffle de réalisme
Il existe tout de même des cantons où la réalité a déjà légèrement frappé à la porte du romantisme de la chasse. À Zurich et à Neuchâtel, les lois sur la chasse prévoient le retrait de l'autorisation de chasse lorsque quelqu'un part à la chasse à plusieurs reprises en état d'ébriété ou sous l'influence de stupéfiants ou de médicaments. On s'y réfère expressément aux règles du droit de la circulation routière.
Neuchâtel est allé un pas plus loin. Depuis début 2023, une limite explicite de 0,5 pour mille y est en vigueur pour les chasseurs de loisir. Les gardes-faune et la police peuvent effectuer des tests d'alcoolémie pendant la chasse. Quiconque dépasse la limite risque son autorisation de chasse.
À y regarder de près, rien de révolutionnaire là-dedans : il s'agit simplement d'appliquer la même logique qu'au volant. Celui qui manie une machine mortelle ne devrait pas être ivre.
Grisons, Berne, Fribourg : le lobby remet une tournée
Ailleurs en Suisse, on continue de miser sur les histoires de chasseurs plutôt que sur la clarté juridique.
Aux Grisons, le parlement a enterré en 2016 une limite d'alcoolémie prévue pour les chasseurs de loisir. La majorité a estimé que la chasse grisonne n'avait « pas de problème d'alcool ». Lors du débat, on a affirmé que l'alcool n'avait jamais été en jeu dans le moindre accident de chasse. Que l'on ne sache pas vraiment quand l'alcool est en jeu, faute de tests, n'a pas dérangé la majorité.
Dans le canton de Berne, le député PVL au Grand Conseil Casimir von Arx a tenté en 2023 de limiter la chasse légale sous influence de l'alcool. Sa motion demandait que les chasseurs de loisir qui chassent à plusieurs reprises en état d'ébriété ou sous l'influence de substances perdent leur permis de chasse, à l'instar de ce qui se pratique dans la circulation routière. La majorité du centre droit du Grand Conseil l'a rejetée. Une interdiction explicite n'est pas nécessaire, les chasseurs de loisir étant sérieux, a-t-on fait valoir. Chasser sous l'influence de l'alcool reste donc expressément autorisé dans le canton de Berne.
Le canton de Fribourg a récemment montré le même schéma. Le Conseil d'État voulait introduire une limite de 0,5 pour mille pour les chasseurs de loisir. Le parlement a toutefois rejeté la proposition. Les conducteurs de l'armée, les chauffeurs de bus de ligne et les capitaines de bateau doivent respecter des limites claires, tandis que les chasseurs de loisir fribourgeois peuvent continuer de tirer sans limite d'alcoolémie définie par la loi.
Droit pénal et droit des armes : la sobriété après coup
Lorsqu'un incident grave survient, ce sont finalement le droit pénal et le droit des armes qui reprennent la main. Quiconque blesse ou tue une personne par négligence grave, ou utilise une arme de manière abusive, risque de perdre son droit de chasser et son permis d'armes.
Le problème : ces conséquences n'interviennent qu'une fois le mal fait. Des règles claires et préventives pour éviter de telles situations, notamment en matière d'alcool, sont laissées dans la plupart des cantons au fameux bon sens des chasseurs de loisir. À Neuchâtel, il a fallu qu'un chasseur de loisir ivre braque son fusil sur un vététiste avant que l'on introduise une limite d'alcoolémie.
À y regarder de près
Pour le dire sur un ton satirique : la Suisse compte sur le fait que l'être humain reste sobre tant qu'il conduit une voiture, et qu'il devient responsable dès l'instant où il porte une arme de chasse. Un conducteur strictement encadré, un tireur à peine contrôlé.
Les faits sont moins romantiques. Des centaines d'accidents de chasse par an, des décès réguliers, des incidents documentés impliquant des chasseurs en état d'ébriété, et un cadre légal qui reste le plus flou précisément là où une balle rend la moindre erreur immédiatement irréversible.
Celui qui comprend vraiment quelque chose à la nature, au respect et à la responsabilité ne songera guère à pratiquer tout cela en même temps avec une arme à feu et une bouteille d'alcool. Vu avec lucidité, l'association de la chasse et de l'alcool n'est pas une tradition pittoresque, mais un choix politique délibéré en faveur d'une zone grise dangereuse. Et cette zone grise aurait enfin besoin non plus de récits de chasseurs, mais d'articles de loi clairs.
De l'avis de l'IG Wild beim Wild, il faut pour les chasseurs de loisir expertises des expertises annuelles d'aptitude médico-psychologique sur le modèle des Pays-Bas, ainsi qu'une limite d'âge obligatoire. La tranche d'âge la plus représentée parmi les chasseurs de loisir est aujourd'hui celle des 65 ans et plus. Dans ce groupe, les limitations liées à l'âge telles que la baisse de l'acuité visuelle, le ralentissement des temps de réaction, les troubles de la concentration et les déficits cognitifs augmentent nettement sur le plan statistique. Parallèlement, les analyses d'accidents montrent que le nombre d'accidents de chasse graves, avec blessés et morts, augmente de manière significative à partir de l'âge moyen.
Les signalements réguliers d'accidents de chasse, d'erreurs fatales et d'utilisation abusive d'armes de chasse mettent en évidence un problème structurel. La possession et l'utilisation privées d'armes à feu mortelles à des fins de loisir échappent largement à tout contrôle continu. Du point de vue de l'IG Wild beim Wild, cela n'est plus justifiable. Une pratique fondée sur la mise à mort volontaire, qui génère en même temps des risques considérables pour les êtres humains et les animaux, perd sa légitimité sociale.
La chasse de Chasse repose en outre sur le spécisme. Le spécisme désigne la dévalorisation systématique des animaux non humains du seul fait de leur appartenance à une espèce. Il est comparable au racisme ou au sexisme et ne peut être justifié ni culturellement ni éthiquement. La tradition ne remplace pas un examen moral.
C'est précisément dans le domaine de la chasse de loisir qu'un examen critique est indispensable. Peu d'autres domaines sont à ce point marqués par des récits enjolivés, des demi-vérités et une désinformation ciblée. Là où la violence est normalisée, les récits servent souvent de justification. La transparence, des faits vérifiables et un débat de société ouvert sont donc indispensables.
Plus sur le thème de la chasse de loisir : Dans le dossier Rôle et critique des chasseurs de loisir nous mettons en lumière la formation, le pouvoir et l'image de soi des chasseurs de loisir. Les preuves scientifiques se trouvent dans l'aperçu Études sur les effets de la chasse de loisir.
La position de l'IG Wild beim Wild : L'IG Wild beim Wild rejette la chasse de loisir. Notre modèle est le canton de Genève, qui se passe de la chasse de loisir depuis 1974 : sans périodes de chasse, sans chiens de chasse, sans battues, sans miradors, sans la maltraitance animale et la criminalité qui font partie, ailleurs, de la saison de chasse. Ce qui fonctionne là-bas depuis plus de cinquante ans réfute tout prise de position de ChasseSuisse. Une association qui fonde sa politique sur des affirmations qu'elle réfute elle-même dans ses propres documents n'est pas un organisme spécialisé, mais une fabrique de désinformation.
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