En Suisse, on parle de permis de chasse, en Autriche de carte de chasse, et en Allemagne et ailleurs de permis de chasse. Officiellement, il autorise son titulaire à pratiquer la chasse de loisir. Cependant, dans le langage courant allemand, il est depuis longtemps utilisé comme métaphore d'une tout autre notion : l'incapacité mentale. Une personne « possédant le permis de chasse » est, familièrement, considérée comme susceptible d'être internée en psychiatrie. Ce double sens n'est pas fortuit. Il révèle la relation que la société et le langage ont tissée avec les pratiques de chasse et se trouve au cœur d'un débat actuel, étayé par des données scientifiques, sur les motivations, la présentation de soi et la perception sociale liées à la chasse.
Qu'est-ce qui vous attend ici ?
- L’expression et son origine. Pourquoi « posséder un permis de chasse » a longtemps signifié une incapacité mentale en allemand, ce que cela révèle sur la perception sociale de la chasse de loisir, et pourquoi même les présidents d’associations de chasse qualifient la chasse de loisir de « maladie ».
- Que dit la science sur les motivations de la chasse ? Quels sont les motifs qui sous-tendent la chasse récréative ? Pourquoi le contrôle, le statut social et la recherche de sensations fortes jouent-ils un rôle important au même titre que la nature et la tradition ? Et pourquoi les chasseurs amateurs ne manifestent-ils pas un lien plus fort avec la nature que les non-chasseurs ?
- Images de chasseurs et société. Que révèle une étude représentative menée auprès de plus de 1 000 personnes de la génération Z ? 96 à 98 % des réactions aux images de chasseurs sont négatives, et pourquoi la Fédération allemande de chasse a elle-même présenté ces résultats.
- Quand le langage révèle les attitudes. Pourquoi l'histoire linguistique du permis de chasse associe-t-elle systématiquement statut exceptionnel, transgression des normes et perte de contrôle à la chasse de loisir ? Et quelles sont les implications sociopolitiques de cette association ?
- Quelles sont les implications pour le débat ? Quels sont les quatre domaines qui, ensemble, dressent un tableau clair : les motivations institutionnellement promues, la présentation de soi socialement rejetée, le langage quotidien critique et les résultats de la recherche sur la motivation à la chasse ?
- Ce qui doit changer. Des revendications politiques concrètes en matière de transparence, de réglementation et de réévaluation sociétale.
- Argumentation. Réponses aux justifications les plus courantes de la chasse de loisir dans le débat sur la psychologie et la motivation.
- Liens rapides. Tous les articles, études et dossiers pertinents en un coup d'œil.
L'expression idiomatique et son origine
Selon Wikipédia, l'expression « avoir un permis de chasse » signifie qu'une personne en situation de handicap, à l'instar d'un chasseur, possède une sorte de « carte blanche » imaginaire lui permettant d'agir impunément pour des raisons interdites aux autres. Un chasseur est autorisé à tuer sur son territoire de chasse, ce qui est interdit aux autres. Celui qui « a un permis de chasse » agit en dehors des normes sociales et, par conséquent, bénéficie d'une impunité quasi totale.
L'expression est « très désagréable », comme le soulignent les utilisateurs des forums ; elle sous-entend une stigmatisation des troubles mentaux. Parallèlement, elle révèle l'image de la chasse désormais ancrée dans le langage courant : non pas « conservation de la nature » ou « gestion du gibier », mais plutôt un statut exceptionnel, l'impulsivité et le mépris des normes. Ce constat est révélateur sur le plan culturel, non pas comme un jugement porté sur les chasseurs individuellement, mais comme le reflet des perceptions de la société.
Tarzisius Caviezel, président de longue date de l'association de chasse du canton des Grisons, abordait lui-même cette perception avec humour, décrivant la chasse comme une « maladie » dont il ne pouvait guérir. Sa citation favorite : « On ne ment jamais autant qu'avant une élection, pendant une guerre et après une partie de chasse. » Cette citation est attribuée à Otto von Bismarck. Qu'un président d'association de chasse l'utilise n'est pas un acte d'autocritique, mais cela en dit long sur les rouages d'une culture cynégétique qui se perçoit comme un monde à part.
Pour en savoir plus : Psychologie des chasseurs amateurs : motivations liées à la tradition, au pouvoir et à la nostalgie de la nature ; Les chasseurs amateurs sur la bascule psychologique
Ce que la science dit de la motivation à la chasse
Pourquoi continue-t-on à chasser dans une société où la chasse n'est plus une stratégie de survie ? La thèse de Günter Kühnle (Université de Trèves, 2004) décrit la motivation de chasse comme une pulsion fondamentale, propre à chaque culture, qui se génère par une interaction psychique. Puisque cet « instinct de chasse » réside dans le subconscient, les chasseurs sont souvent incapables de comprendre pleinement ce qui les pousse à chasser. Il s'agit d'une hypothèse, non d'un diagnostic, mais elle explique pourquoi les motivations déclarées par les chasseurs de loisir (« nature », « tradition », « réglementation ») ne reflètent pas nécessairement l'ensemble du tableau psychologique.
Les études sur les motivations à la chasse montrent systématiquement que des facteurs tels que le contrôle, le statut social, la recherche de sensations fortes et l'identité sociale jouent un rôle important, aux côtés du lien avec la nature et la tradition. D'autres recherches suggèrent que les chasseurs de loisir n'entretiennent pas un lien plus fort avec la nature que les non-chasseurs et ont tendance à être plus critiques à l'égard du bien-être animal et de la protection de l'environnement. Ceci réfute l'image que se donne le lobby de la chasse – et cela peut être démontré sans pour autant pathologiser les chasseurs individuellement. Il s'agit de tendances structurelles, et non de diagnostics individuels.
Lire aussi : Pourquoi il est nécessaire de réexaminer la psychologie de la chasse de loisir et Agressivité : mieux comprendre les chasseurs de loisir
Images des chasseurs et de la société : que révèlent les recherches ?
La tension sociale qui entoure la psychologie de la chasse est particulièrement visible sur les photos de chasseurs : des images où des chasseurs amateurs posent à côté d'animaux tués, souvent avec une arme, dans une posture dominante.
Un mémoire de master représentatif, celui de Christine Fischer (MBA Digital Business, FH Burgenland, 2024), a été le premier à étudier scientifiquement cette question : 1 050 participants de la génération Z – ayant grandi avec les réseaux sociaux – ont été confrontés à de telles images. Les résultats sont sans équivoque :
- Entre 96,1 et 98,5 % de tous les avis sur les images étaient négatifs.
- Seulement 1,5 à 3,9 % des réponses étaient positives.
- Des termes comme « mépris », « obsédé par les trophées » et « manque d'empathie » ont connu une forte augmentation après la visualisation des images.
L'auteur résume : « Les images de chasseurs sur les réseaux sociaux recèlent un potentiel considérable de conflit et peuvent nuire à l'image publique de la chasse. » Cette conclusion est particulièrement pertinente car elle ne provient pas d'une organisation de protection animale, mais d'une étude en communication étroitement liée à la chasse. Elle a été présentée par la Fédération allemande de chasse lors d'un cycle de conférences en ligne en avril 2025.
L’impact social des images de chasse n’est plus une question d’opinion, mais un fait avéré. Poses dominantes sur des animaux abattus, arme à la main, trophée au premier plan : tel est le langage visuel qui définit la chasse dans l’imaginaire collectif – et que chaque membre de la génération Z voit sur TikTok et Instagram.
Pour en savoir plus sur ce sujet : Images des chasseurs : Deux poids, deux mesures, dignité et angle mort de la chasse récréative et Réglementer les images des chasseurs : Protéger la dignité animale après la mort (initiative modèle)
Quand le langage révèle une attitude : le « petit permis de chasse »
Dans le jargon criminel, l'expression « petit permis de chasse » désigne une personne qui pratique, sans autorisation officielle, une activité réservée aux titulaires d'un permis. Plus familièrement, il s'agit d'une forme d'émancipation en marge des normes sociales. Cette image illustre un aspect structurel de la chasse récréative : c'est l'une des rares activités de loisir légales où la mise à mort d'êtres vivants est institutionnalisée et où l'accès est réglementé non par la nécessité, mais par l'obtention d'un permis.
Lorsque le langage est si systématiquement associé à l'exclusion des normes – à une autorisation de transgresser les règles, à un statut exceptionnel, à l'impunité pour les violations des normes –, il s'agit d'une constatation d'intérêt socio-politique. Non pas comme une pathologisation, mais comme une question : quelle fonction sociale remplit la chasse lorsqu'elle est décrite par ses propres défenseurs comme une « maladie » et un « terrain de mensonges » ?
Lire la suite : Mythes de la chasse : 12 affirmations à examiner de manière critique et sujets liés aux médias et à la chasse
Quelles sont les conséquences pour le débat ?
Le débat sur la psychologie de la chasse se mène plus efficacement non pas par le biais de pathologies individuelles, mais par celui de problèmes systémiques :
- Quels sont les motifs institutionnellement promus ? Les droits territoriaux, la préservation des trophées, les statistiques de chasse comme mécanisme de monnaie sociale.
- Quelles images véhicule le lobby de la chasse ? Des photos de chasseurs utilisées comme outil de présentation de soi sur les réseaux sociaux, ce qui, empiriquement, génère du rejet.
- Quel type de langage notre société a-t-elle développé ? Un langage qui associe la chasse à un statut exceptionnel, à la perte de contrôle et à la transgression des normes.
- Que disent les recherches sur la motivation à chasser ? Qu’un lien avec la nature n’est pas un motif de chasse statistiquement dominant.
Ces quatre domaines, pris ensemble, dressent un tableau clair : non pas celui d'un défaut psychologique individuel, mais celui d'un cadre culturel qui favorise certains motifs, normalise certaines présentations de soi et est de plus en plus perçu de manière critique par la société.
Lire la suite : Chasse aux trophées : quand tuer devient un symbole de statut social et Chasseurs : rôle, pouvoir, entraînement et critiques
Qu'est-ce qui devrait changer ?
Premièrement : la réglementation des images de chasseurs dans les médias. 96 à 98 % de la génération Z réagissent négativement à ces images. La présence omniprésente de photos d’animaux abattus sur les réseaux sociaux banalise la violence récréative envers les animaux et porte atteinte à leur dignité. Les cantons devraient réglementer la diffusion publique d’images de chasseurs dans les médias numériques, dans une optique de bien-être animal. Une proposition type a été soumise.
Deuxièmement : l’éthique et la capacité de réflexion devraient devenir des composantes obligatoires de l’examen de chasse. La formation à la chasse en Suisse évalue la manipulation des armes et l’identification des espèces, mais pas la capacité de réflexion éthique, l’analyse des motivations de la chasse ni la compréhension de la critique sociale. Les cantons devraient instaurer un module de formation obligatoire sur l’éthique animale, les motivations de la chasse et la responsabilité sociale, dont l’évaluation serait assurée par un organisme indépendant.
Troisièmement : tests d’aptitude psychologique périodiques pour les titulaires de permis de chasse. En Suisse, les permis de chasse sont valables à vie. Il n’existe aucun contrôle périodique des aptitudes psychologiques, de la vue ou des compétences de tir. Les cantons devraient instaurer un test d’aptitude obligatoire tous les cinq ans, à l’instar des autres réglementations concernant les armes à feu dans les espaces publics.
Quatrièmement : des recherches indépendantes sur la motivation à la chasse en Suisse. Les recherches disponibles sur la psychologie de la chasse proviennent principalement d’Allemagne, d’Autriche et de Scandinavie. La Suisse a besoin de ses propres études indépendantes sur la motivation à la chasse, les perceptions sociétales et les comportements psychologiques des chasseurs de loisir, financées par des fonds publics et non par la communauté cynégétique.
Cinquièmement : Transparence des motivations de la chasse dans le discours public. Le lobby de la chasse présente la « conservation de la nature », la « gestion de la faune sauvage » et la « tradition » comme les principales motivations. Or, les recherches montrent que le contrôle, le statut social et la recherche de sensations fortes sont également des motivations importantes. Les médias et les autorités publiques devraient tenir compte de ces résultats de recherche dans leurs reportages sur la chasse récréative, au lieu d’adopter sans esprit critique le discours du lobby.
Pour en savoir plus : Exemples de textes pour des motions critiques à l’égard de la chasse dans les parlements cantonaux et Chasseurs : rôle, pouvoir, formation et critique
Argumentation
« Ce dossier pathologise les chasseurs de loisir et les dépeint comme des malades mentaux. » Ce dossier ne dépeint personne comme malade mental. Il analyse les motivations structurelles, les perceptions sociétales et les résultats de la recherche. L'expression « posséder un permis de chasse » ne relève pas du bien-être animal, mais du langage courant allemand. Le fait qu'un président d'association de chasse qualifie la chasse de loisir de « maladie » est une auto-description, et non une attribution extérieure. Quiconque confond analyse structurelle et pathologisation se soustrait au débat.
« La chasse, c'est avant tout un lien avec la nature et la tradition. Point final. » Pourtant , les études montrent systématiquement que les chasseurs de loisir n'ont pas un lien plus fort avec la nature que les non-chasseurs et ont tendance à être plus critiques envers les questions de protection animale et environnementale. Le contrôle, le statut social et la recherche de sensations fortes jouent indéniablement un rôle, au même titre que la nature et la tradition. Il ne s'agit pas d'une attaque contre les chasseurs de loisir individuellement, mais d'une constatation qui remet en question l'image que le lobby de la chasse se fait de lui-même.
« L’étude sur les photos de chasseurs n’est pas représentative et provient d’une source anti-chasse. » L’étude de Christine Fischer (2024), un mémoire de MBA de l’Université des Sciences Appliquées du Burgenland, a été menée auprès de 1 050 participants de la génération Z et conçue méthodologiquement pour être représentative. Elle émane du secteur de la communication lié à la chasse et a été présentée par la Fédération allemande de chasse en avril 2025. Les résultats sont sans équivoque : 96 à 98 % des participants ont exprimé des réactions négatives aux photos de chasseurs. La source de cette étude est le lobby de la chasse lui-même.
« La langue ne prouve rien. Les expressions idiomatiques finissent par se démoder. » La langue conserve les expériences sociales pendant des décennies. Le fait que « posséder un permis de chasse » soit si systématiquement associé à un statut exceptionnel, à la transgression des normes et à une perte de contrôle est une observation culturelle qui corrobore les recherches empiriques sur la perception sociale de la chasse de loisir. Les expressions idiomatiques ne deviennent obsolètes que lorsque la réalité qu'elles décrivent évolue.
Les chasseurs amateurs chassent par amour des animaux et par souci de préserver la nature. Ceux qui aiment un animal ne le tuent pas par plaisir. L'amour qui conduit à la mort n'est pas de l'amour, mais une erreur d'interprétation. La conservation de la nature fonctionne sans chasse récréative : le canton de Genève a démontré depuis 1974 qu'une gestion professionnelle de la faune sauvage, sans chasse récréative, est plus efficace sur le plan écologique que la chasse autorisée.
« Ce débat nuit à la compréhension du public en matière de gestion de la faune sauvage. » C'est tout le contraire. Une compréhension publique permettant de distinguer la gestion professionnelle de la faune sauvage de la chasse récréative est essentielle à un débat objectif. Ceux qui craignent cette distinction profitent du fait que les deux sont souvent confondues.
Notre revendication
L'emploi de l'expression « permis de chasse » n'est pas fortuit. La langue est inerte : elle emmagasine les expériences sociales pendant des décennies avant d'évoluer. Le fait qu'en allemand, « posséder un permis de chasse » soit si systématiquement associé à un statut exceptionnel, à la transgression des normes et à une perte de contrôle est une observation collective. Cela ne signifie pas que tous les chasseurs amateurs sont mentalement instables. Cela révèle simplement l'image qui s'est ancrée dans l'imaginaire collectif
L'étude de Christine Fischer (2024) sur les photos de chasse confirme empiriquement ce constat pour la jeune génération : 96 à 98 % de réactions négatives, une forte augmentation de termes comme « mépris » et « manque d'empathie » – et ce, dans une étude émanant du secteur de la communication lié à la chasse, et non du bien-être animal. Le lobby de la chasse est donc conscient de l'impact qu'il produit. Il l'a fait mesurer scientifiquement. Et il a présenté les résultats à la Fédération allemande de chasse en 2025.
Ce qui demeure : la mise en scène de la chasse récréative – photos du chasseur victorieux, poses fières de ses trophées, démonstrations de domination sur les animaux abattus – suscite la désapprobation de la société. Le discours tenu sur la chasse témoigne d’un manque de responsabilité et d’une justification exceptionnelle. Les recherches sur les motivations de la chasse montrent que le lien avec la nature n’est statistiquement pas le motif principal. Ces trois constats, pris ensemble, ne constituent pas une pathologisation des individus ; ils offrent une analyse objective de la perception publique de la chasse récréative.
Une société qui prend cette réflexion au sérieux en tire une seule conclusion : non pas l'indignation, mais la transformation.
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Sources externes
Wikipedia : Permis de chasse (expression idiomatique) – Origine et signification
Fischer (2024) : « La représentation de la chasse sur les réseaux sociaux » – Mémoire de MBA FH Burgenland, texte intégral (PDF)
hirschundco.com : Étude représentative sur les photos de chasseurs – Résumé et commentaire
Association allemande de chasse : Conférence DJV « Photos de chasseurs sur les réseaux sociaux » – Enregistrement avril 2025 (YouTube)
Kühnle (2004) : Thèse « Motivation à la chasse » – Université de Trèves, Partie 1 (PDF)
À propos de la chasse de loisir : dans notre dossier sur la chasse, nous rassemblons des vérifications de faits, des analyses et des rapports de fond.