Ramiswil: quand 124 chiens comptent et 86 millions d'animaux non
La protection suisse des animaux exige un examen au cas par cas et la dignité animale pour 124 chiens. Pour 86 millions d'«animaux de rente», ces mêmes principes ne s'appliquent pas.
La Protection suisse des animaux (PSA) a déposé, dans l'affaire Ramiswil, une plainte pénale ainsi qu'une dénonciation à l'autorité de surveillance. Le reproche: les autorités soleuroises auraient tué 124 chiens sans examiner, pour chaque animal individuellement, si la mise à mort était réellement l'ultime recours. Dans ses écritures juridiques, la PSA invoque la dignité de l'animal, sa valeur propre et le principe selon lequel une mise à mort n'est admissible qu'en dernier ressort. Ce sont des phrases fortes et justes. Elles soulèvent seulement une question inconfortable: pourquoi valent-elles pour 124 chiens, mais pas pour les plus de 86 millions d'«animaux de rente» que la PSA accompagne simultanément avec sa boussole des labels?
Ce qui s'est passé à Ramiswil
Les 6 et 7 novembre 2025, le service vétérinaire du canton de Soleure a évacué le Bodenhof à Ramiswil. On y a trouvé 124 chiens, 43 chevaux et deux chèvres. Les 124 chiens ont tous été tués, 122 d'entre eux par euthanasie, les deux autres à l'arme à feu après s'être enfuis dans une zone forestière. La décision de tuer l'ensemble des chiens a été prise le jour même du contrôle, sans qu'une phase d'examen approfondie ne s'intercale entre la constatation de la situation et la décision.
Le rapport d'enquête publié le 30 juin 2026 dresse un tableau qui ne soutient pas la justification des autorités. Selon l'expertise de la Prof. Dr méd. vét. Simone Schuller, une grande partie des chiens étaient dans un état général étonnamment bon, environ 59 pour cent des animaux évaluables présentaient un état nutritionnel normal, et d'un point de vue vétérinaire, seule l'euthanasie immédiate de deux chiens était justifiée. Pour tous les autres animaux, la mise à mort a été justifiée après coup par un manque de socialisation, des considérations de sécurité et un prétendu manque de possibilités d'hébergement.
Les principes invoqués par la PSA
La plainte pénale de la PSA est remarquable par son fondement éthique. Elle n'argumente pas seulement à partir de vices de procédure, mais à partir de la valeur intrinsèque de chaque animal. La mise à mort serait l'atteinte la plus grave que l'on puisse infliger à un animal et ne serait donc admissible qu'en dernier recours. Concernant l'absence d'examen au cas par cas, la PSA relève textuellement :
«Les chiens n'ont ainsi pas été évalués comme des êtres vivants individuels dotés d'une valeur propre, mais comme les éléments d'un effectif traité de manière globale. C'est précisément là que réside le soupçon concret d'un mépris de la dignité animale.»
La PSA va plus loin. Elle rejette expressément l'idée que la seule appartenance à une race ou à un type de chien puisse justifier une mise à mort. Seuls seraient déterminants le comportement individuel, l'état de santé, la capacité de socialisation et la possibilité de placement de chaque animal. Chez les chiots et les jeunes chiens, la présomption globale d'un manque de socialisation exigerait des explications particulières. Et la mise à mort ne devrait pas servir à régler rapidement un problème administratif, sans quoi elle se rapprocherait de la mise à mort gratuite.
Ce sont là des principes qui concordent avec une position conséquente en matière de droit animal : chaque animal est un individu doté d'une valeur propre, aucun ne doit être tué tant qu'une alternative existe, et la mise à mort ne doit pas être légitimée par une attribution globale à un groupe.
Les mêmes principes, appliqués à 86 millions d'animaux
En 2025, plus de 86 millions d'«animaux de rente» ont été abattus en Suisse. Cela représente environ 236'621 animaux par jour, 9'859 par heure, 164 par minute. Par rapport à l'année précédente, 40'636 animaux de plus ont été tués.
Aucun de ces animaux ne bénéficie de ce que la PSA exige à Ramiswil. Il n'y a pas d'examen au cas par cas pour déterminer si une poule donnée aurait pu continuer à vivre. Il n'y a pas d'examen des alternatives avant la mise à mort. Il n'y a pas de pesée des intérêts opposant l'intérêt de l'animal à sa propre vie aux raisons de sa mise à mort. Pour les porcs, les bovins et les poules, la catégorie « animal de rente » attribuée sur le plan social et économique devient la condition préalable à leur élevage, à leur exploitation et à leur mise à mort. Aucun examen individuel de leur intérêt à continuer de vivre n'a lieu, précisément cet examen que la PSA exige expressément pour les chiens.
Au lieu d'un examen au cas par cas, la PSA propose pour ces animaux sa boussole des labels. Celle-ci évalue les produits d'origine animale en quatre catégories, de « très bon » à « insatisfaisant », sur la base de 14 critères, de la détention à l'abattage. Elle ne pose pas la question de savoir si un individu sensible peut être tué pour un produit évitable, mais seulement dans quelles conditions. C'est là le cœur de la critique que nous avons déjà exposée dans l'article « Boussole des labels PSA : la protection animale administre la mise à mort » : un label peut améliorer les détails de la détention, mais il ne sauve pas un seul animal de la mort qui lui est destinée.
Épisode de podcast : La boussole des labels de protection animale suisse : pourquoi « protection animale » est ici le terme inapproprié
Un double standard moral
Le contraste peut se retracer ligne par ligne.
| Chez les chiens à Ramiswil | Chez les animaux dans l'agriculture |
|---|---|
| Chaque animal doit être jugé comme un individu ayant sa propre valeur. | L'animal est traité comme partie d'un cheptel de production. |
| La mise à mort n'est admissible qu'en dernier recours, après examen des alternatives. | La mise à mort est le terme économique prévu dès le départ. |
| L'appartenance à une race ne justifie aucune mise à mort. | L'appartenance au groupe « animal de rente » est l'unique motif de mise à mort. |
| L'absence d'examen au cas par cas peut déclencher une plainte pénale. | Un examen au cas par cas n'est systémiquement pas prévu. |
| La PSA parle de mépris de la dignité animale. | La PSA décerne la mention « très bon ». |
Cette distinction ne peut pas se justifier par la capacité à souffrir. Les chiens, les porcs, les bovins, les chèvres et les poules peuvent ressentir la douleur, la peur et le stress. La différence réside uniquement dans le rôle attribué par la société : le chien est considéré comme un membre de la famille, le porc comme un aliment, la poule comme un moyen de production. Le terme qui désigne cela est le spécisme, le traitement inégal des êtres vivants uniquement en raison de leur appartenance à une espèce.
Ramiswil ne présente pas ce double standard comme un reproche abstrait, mais comme la pratique d'une même organisation, signée par la même personne. Le président de la PSA, Peter V. Kunz, signe la plainte pénale qui réclame le droit à la vie et la justice au cas par cas pour 124 chiens. La même organisation décerne des labels de qualité à un système dans lequel 86 millions d'animaux meurent chaque année sans aucun examen individuel.
La PSA se prend elle-même au mot
Il ne s'agit pas ici de reprocher à la PSA son intervention à Ramiswil. Elle est juste. Lorsque l'État confisque et tue des animaux, cela ne doit jamais être une routine administrative ; chaque mise à mort doit être examinée individuellement, justifiée sur le plan technique et constituer réellement le dernier recours. La PSA a tout à fait raison de l'exiger.
Le point est autre : la PSA a formulé, dans ses mémoires juridiques, le langage et les principes d'une position cohérente en matière de droit animal. Elle a écrit que chaque animal est un individu ayant sa propre valeur, que l'appartenance à un groupe ne peut être un motif de mise à mort, que la mise à mort doit rester la dernière de toutes les options. Quiconque prend ces phrases au sérieux pour 124 chiens ne peut pas répondre à la mort routinière de 86 millions d'autres animaux par une échelle à quatre points. La réponse n'est alors pas de meilleures catégories pour les produits carnés, mais la question de savoir pourquoi la vie de ces animaux est transformée en marchandise disponible.
Ramiswil est ainsi plus qu'un scandale administratif. C'est le moment où la plus grande association de protection animale du pays consigne involontairement quels principes devraient réellement s'appliquer, tout en montrant à quel point elle les applique de manière sélective.
La boussole des labels de la PSA prétend rendre le «bien-être animal» transparent et comparable. Mais sa meilleure catégorie reste à l'intérieur d'un système dont le résultat est déjà établi: l'animal est exploité et tué. «Très bien» ne signifie donc pas que la vie de l'animal est protégée. Cela signifie seulement que les conditions avant l'abattage prévu sont mieux évaluées par rapport à des formes de production moins bonnes. C'est précisément ce glissement qui transforme une question de droits en une question de choix de consommation.
Sources
- Protection suisse des animaux PSA: plainte pénale et dénonciation à l'autorité de surveillance dans l'affaire Ramiswil, 14 août 2026.
- Canton de Soleure: enquête externe sur le cas de protection animale de Ramiswil, publiée le 30 juin 2026.
- SRF: «Plainte pénale dans l'affaire Ramiswil: la protection animale dénonce la vétérinaire cantonale soleuroise», 14 août 2026.
- Protection suisse des animaux PSA: communiqué de presse et méthodologie de la boussole des labels de la PSA, 8 juillet 2026.
- Statistique d'abattage Proviande 2025, préparée par Swissveg.
- Wild beim Wild: «Boussole des labels PSA: la protection animale administre la mise à mort».
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