La perdrix en Suisse : disparue car les pesticides ont primé sur la biodiversité

Jusqu'au milieu du XXe siècle, environ 10 000 perdrix vivaient dans les régions agricoles suisses. Dans les Grisons, des couples nicheurs étaient observés jusqu'à 1 300 mètres d'altitude. Puis vint l'intensification de l'agriculture : pesticides, herbicides, remembrement, monocultures. Les insectes, les fleurs sauvages et les jachères disparurent. Et avec eux, la perdrix. Depuis 2020, l'espèce est considérée comme éteinte en Suisse (RE). L'Institut ornithologique suisse de Sempach y voit un « triste témoignage de l'appauvrissement des paysages agricoles ». En Allemagne, la population a chuté de 94 % depuis 1980. La perdrix a été élue Oiseau de l'année 2026, un ultime appel à l'aide. Ce dossier documente ce qui s'est passé, les raisons de l'échec des tentatives de réintroduction et ce que la perdrix révèle de l'état de notre agriculture.
Profil et biologie
Caractéristiques
La perdrix grise ( Perdix perdix ) appartient à l'ordre des Galliformes et à la famille des Phasianidés. Elle mesure environ 30 centimètres de long et pèse entre 290 et 470 grammes. Son plumage, principalement gris-brun, lui assure un excellent camouflage. Les adultes présentent une tache brun orangé sur la tête et une tache ventrale brun noirâtre en forme de fer à cheval. La perdrix grise est présente de l'Europe occidentale au centre-ouest de la Sibérie, principalement dans les zones de basse altitude, en dessous de 600 mètres. Son habitat originel est constitué de steppes et de steppes boisées ; ce n'est qu'avec l'avènement de l'agriculture qu'elle est devenue une espèce synanthropique.
Mode de vie et alimentation
Les perdrix vivent en couples ou en colonies (groupes familiaux avec leurs petits). Ce sont des oiseaux terrestres et timides qui volent rarement. Les adultes se nourrissent d'herbes, de plantes sauvages et de graines. Durant leurs premières semaines de vie, les poussins dépendent entièrement des insectes et des araignées. C'est précisément là que réside le problème : là où les pesticides tuent les insectes et les herbicides éliminent les plantes sauvages, les poussins meurent de faim. La mortalité des poussins est passée d'environ 50 % dans les années 1930 à plus de 70 %, principal facteur du déclin de la population.
Statut sur la liste rouge
En Suisse : espèce éteinte (RE) depuis la Liste rouge de 2021. En Allemagne : en danger critique d’extinction (catégorie 2), moins de 50 000 couples nicheurs, déclin de la population de plus de 90 % depuis 1980. À l’échelle européenne : déclin de la population de 94 % depuis 1980. Oiseau de l’année 2026 en Allemagne (NABU/LBV).
Pourquoi la perdrix a-t-elle disparu de Suisse ?
L'agriculture intensive comme cause principale
Le déclin de la population de perdrix grise en Suisse a débuté dans la seconde moitié du XXe siècle, coïncidant avec l'intensification de l'agriculture. Les pesticides ont décimé les insectes dont se nourrissent les poussins. Les herbicides ont éliminé les fleurs sauvages qui offraient nourriture et abri aux adultes. Le remembrement a fait disparaître les haies, les bordures de champs et les jachères qui constituaient des zones de reproduction. La fauche précoce a transformé les prairies en pièges écologiques pour les organismes du sol. La superficie des parcelles a augmenté, tandis que la diversité des cultures a diminué. Résultat : un habitat devenu invivable pour la perdrix grise.
Échec de la réinstallation
En 1991, l'Office fédéral de l'environnement (BAFU) a chargé l'Observatoire ornithologique de Sempach de mener un projet de conservation. Dans le Klettgau (SH) et en Champagne-Genève, les habitats ont été améliorés en étroite collaboration avec les agriculteurs : bandes fleuries, haies basses et vastes prairies. À partir de 1998, les premières perdrix ont été réintroduites dans le Klettgau. Entre 2002 et 2004, la population a atteint 15 à 20 couples. Puis, elle s'est effondrée en raison des conditions climatiques et d'une mortalité élevée et persistante des poussins. Les lâchers ont été interrompus en 2008. En Champagne-Genève, dans le canton de Genève où la chasse est interdite mais où la régulation des prédateurs n'est pas appliquée, le projet a également échoué. La raison n'était pas l'absence de chasse au renard, mais plutôt le manque d'habitats : trop peu d'insectes, une diversité structurale insuffisante et un usage excessif de pesticides.
La perdrix comme symptôme
L’Observatoire ornithologique de Sempach inscrit la disparition de la perdrix grise dans une série d’espèces des milieux agricoles qui ne trouvent plus d’habitat en Suisse : la pie-grièche écorcheur, l’alouette huppée, la pie-grièche grise, la pie-grièche écorcheur, le bruant ortolan et, désormais, la perdrix grise. La Liste rouge des oiseaux nicheurs de 2021 alerte sur le fait qu’après la disparition de la perdrix grise et du bruant ortolan, la tourterelle des bois et le bruant proyer sont également de plus en plus menacés. Leur survie en Suisse est compromise. La perdrix grise n’est pas un cas isolé, mais plutôt un indicateur de l’effondrement systémique de la biodiversité dans les milieux agricoles.
Pour en savoir plus sur ce sujet : Dossier : Chasse et biodiversité
Situation en Europe : perte de 94 %
Allemagne : Oiseau de l'année 2026
En Allemagne, on estime qu'il reste moins de 50 000 couples reproducteurs de perdrix grises. Depuis 1980, la population a diminué de plus de 90 %. La perdrix grise n'est plus présente que dans environ 16 % des zones de chasse. La NABU et la LBV l'ont désignée Oiseau de l'année 2026. La NABU a également déposé une plainte auprès de la Commission européenne contre l'Allemagne, car les gouvernements fédéral et des Länder violent la directive européenne sur les oiseaux depuis des décennies. Malgré ce déclin dramatique, la perdrix grise continue d'être chassée dans de nombreux Länder allemands.
Europe : un continent qui perd ses oiseaux des terres agricoles
Une étude publiée en 2023 dans les Actes de l'Académie nationale des sciences a analysé des données d'observation portant sur 170 espèces d'oiseaux, réparties sur plus de 20 000 sites dans 28 pays européens. Conclusion : la principale cause d'extinction des espèces d'oiseaux est l'agriculture intensive utilisant des pesticides de synthèse. Le lien entre l'utilisation de pesticides et le déclin des insectes, d'une part, et l'effondrement des populations d'oiseaux insectivores, d'autre part, est scientifiquement prouvé. Les trois quarts des insectes volants ont disparu des aires protégées. Sur les quelque 600 espèces d'abeilles sauvages recensées en Allemagne, environ la moitié sont considérées comme menacées ou éteintes.
Le rôle de la chasse récréative
Chasse malgré l'effondrement
En Suisse, la perdrix grise était un gibier jusqu'à son extinction. En Allemagne, elle continue d'être chassée dans plusieurs Länder, malgré une diminution de sa population de plus de 90 %. L'Union allemande pour la conservation de la nature et de la biodiversité (NABU) appelle explicitement à l'arrêt de la chasse. Si les chasseurs de loisir ne sont pas les seuls responsables de la disparition de la perdrix grise, ils n'ont pas réussi à la faire retirer à temps de la liste des espèces gibier. En Suisse, d'autres espèces figurant sur la Liste rouge, comme la bécasse des bois, le lagopède alpin et le lièvre brun, sont encore chassées.
L'alibi de la chasse : « La faute aux prédateurs »
Les défenseurs de la chasse affirment que la perdrix a disparu faute de contrôle des prédateurs. L'échec du projet de réintroduction en Champagne, mené sans ce contrôle, est cité comme preuve. Or, les faits contredisent cette affirmation : le projet a également échoué dans le Klettgau, où les prédateurs étaient pourtant chassés. La mortalité des poussins est principalement due à la raréfaction des insectes causée par les pesticides, et non à la prédation. Le renard n'a jamais été la principale cause de la disparition de la perdrix en Suisse ; c'est l'agriculture industrielle qui l'était.
Pour en savoir plus sur ce sujet : Dossier : Mythes de la chasse
Qu'est-ce qui devrait changer ?
- La réduction des pesticides doit être une priorité : la directive européenne relative à la réduction des pesticides doit être appliquée de manière cohérente. En Suisse, des objectifs de réduction contraignants pour les pesticides et herbicides de synthèse dans les zones de culture sont nécessaires, non pas sous forme de recommandations, mais sous forme de loi.
- 10 % de zones écologiques prioritaires : Sur chaque exploitation agricole, au moins 10 % des terres doivent être mises hors production et rendues à la nature sous forme de jachères, de bandes fleuries, de haies basses ou de bordures de champs. Les jachères constituent l’habitat le plus important pour les perdrix et des centaines d’autres espèces.
- Retirer toutes les espèces menacées de la liste des espèces chassables : en Suisse, la bécasse des bois, le lagopède alpin, le lièvre brun et d’autres espèces figurant sur la liste rouge continuent d’être chassés. Cette pratique est incompatible avec la conservation des espèces. Les espèces menacées doivent être protégées, et non chassées.
- Mesurer la politique agricole au regard de la biodiversité : la politique agricole suisse doit inscrire des objectifs de biodiversité dans un cadre juridiquement contraignant. Les paiements directs doivent être davantage liés à la performance écologique qu’au volume de production.
- Suivi à long terme et projets de réintroduction : les nouvelles tentatives de réintroduction ne sont pertinentes que si les habitats ont été préalablement restaurés. Sans insectes, sans terres en jachère, sans plantes sauvages, il n’y a pas de perdrix.
Argumentation
« La perdrix a disparu faute de chasse au renard. » Même dans la région de Klettgau, où la chasse au renard était pratiquée, les tentatives de réintroduction ont échoué. La principale cause du déclin de la perdrix est la raréfaction des insectes due aux pesticides, et non la prédation. Partout en Europe, les populations ont chuté de 94 %, que les pays pratiquent ou non la chasse au renard. Faire du renard le bouc émissaire détourne l'attention de la véritable cause : l'agriculture industrielle.
La perdrix grise peut être réintroduite par lâcher. Deux décennies de tentatives de réintroduction en Suisse (Klettgau SH, Champagne-Genevoise) ont échoué. Les lâchers sont inefficaces si l'habitat n'est pas adapté. Sans insectes, les poussins meurent de faim. Sans jachère, il n'y a pas de sites de reproduction. Il faut d'abord restaurer l'habitat ; ce n'est qu'à cette condition que la réintroduction peut être envisagée.
« La perdrix a toujours été rare en Suisse. » Faux. Au milieu du XXe siècle, sa population était estimée à environ 10 000 individus. Auparavant, elle était encore plus répandue. C’est seulement l’intensification de l’agriculture après 1950 qui a systématiquement détruit son habitat.
La disparition de la perdrix grise est un problème local. Sa population a chuté de 94 % en Europe. Elle a disparu de Suisse et est en danger critique d'extinction en Allemagne. La perdrix grise est une espèce indicatrice : là où elle disparaît, l'alouette des champs, le tarier des prés, le vanneau huppé et le bruant proyer disparaissent également. Le problème est systémique et directement lié aux politiques agricoles de l'UE et de la Suisse.
L’agriculture n’a pas les moyens de prendre les mesures nécessaires. L’UE consacre 35 % de son budget aux subventions agricoles. La Suisse verse des milliards d’euros en paiements directs. Le problème n’est pas un manque d’argent, mais un manque de volonté politique de prendre au sérieux les objectifs de biodiversité. Les zones prioritaires (10 %) et la réduction des pesticides ne sont pas des exigences superflues, mais bien essentielles à la survie de centaines d’espèces.
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Sources
- Institut ornithologique suisse de Sempach (2020) : Perdrix grise – une autre espèce des terres agricoles a disparu. Rapport de situation
- BAFU / Institut ornithologique suisse (2021) : Liste rouge des oiseaux nicheurs de Suisse
- NABU (2025) : Défendons la perdrix ! Campagne pour l'Oiseau de l'année 2026
- NABU : Plainte de l’UE contre l’Allemagne concernant la directive Oiseaux (perdrix)
- Rigal, S., Devictor, V. et al. (2023) : Les pratiques agricoles sont à l’origine du déclin des populations d’oiseaux en Europe. Actes de l’Académie nationale des sciences
- Fondation allemande pour la faune sauvage : Comment sauver la perdrix ? Projet PERDIX
- Institut environnemental de Munich (2025) : Oiseau de l'année 2026. Pourquoi la perdrix est un symbole d'extinction des espèces.
- Institut ornithologique suisse : Indice de population reproductrice de la perdrix grise à partir de 1990, projets de réintroduction Klettgau SH et Champagne-Genève
- Loi fédérale sur la chasse et la protection des mammifères et des oiseaux sauvages (JSG, SR 922.0)
Notre revendication
La perdrix grise n'est pas morte de vieillesse. Elle a été éradiquée par une politique agricole privilégiant les volumes de production au détriment de la biodiversité. 10 000 perdrix grises ont disparu parce que les pesticides étaient moins coûteux que la préservation de la biodiversité. Ce qui s'est déjà produit en Suisse menace l'Allemagne et le reste de l'Europe : la disparition systématique des oiseaux des terres agricoles. La perdrix grise est emblématique de l'alouette des champs, du tarier pâtre, du vanneau huppé et du bruant proyer. Sa disparition est un signal d'alarme que nul ne peut ignorer. Le fait que des espèces menacées comme la bécasse des bois, le lagopède alpin et le lièvre brun puissent encore être chassées en Suisse montre que les responsables politiques n'ont tiré aucune leçon du désastre de la perdrix grise. Ce dossier est mis à jour régulièrement.
À propos de la chasse de loisir : dans notre dossier sur la chasse, nous rassemblons des vérifications de faits, des analyses et des rapports de fond.
