Le Valais souhaite pour la première fois abattre des lynx – alors que l'espèce est génétiquement à la limite
Le conseiller d'État Christophe Darbellay, lui-même chasseur de loisir, fait préparer une demande de tir, alors que des études attestent de la consanguinité et d'un braconnage massif dans le canton.
Le canton du Valais prévoit une première suisse au signe douteux : pour la première fois, un canton entend demander une régulation officielle des lynx.
Le conseiller d'État Christophe Darbellay a confirmé au «Walliser Bote» que son département fait préparer une demande officielle, dans le but de pouvoir abattre des lynx pour la première fois l'hiver prochain. La démarche est justifiée par le recul des populations de chevreuils et de chamois dans certaines régions, surtout dans le Haut-Valais.
Ce que l'argumentation officielle passe sous silence : le lynx eurasien n'est pas en Suisse une espèce robuste, mais une espèce génétiquement appauvrie. Et c'est précisément en Valais qu'il a été systématiquement tué illégalement pendant des décennies.
Une espèce qui a besoin de «sang frais»
Les lynx suisses descendent de quelques animaux fondateurs, en partie étroitement apparentés, issus des Carpates slovaques et réintroduits dans les années 1970. Selon le service spécialisé en écologie des prédateurs KORA, les lynx des Alpes ont perdu 46 pour cent de la diversité génétique de leurs ancêtres en Slovaquie, et ceux du Jura 30 pour cent.
Les conséquences ne relèvent plus de la théorie. Parce que la population est issue de quelques animaux fondateurs, en partie apparentés, la diversité génétique est faible et la consanguinité devient un problème existentiel ; sans diversité génétique, le lynx peine à s'adapter aux changements des conditions environnementales ou à de nouveaux agents pathogènes. On a notamment observé une fréquence accrue de souffles cardiaques, mis en lien avec des facteurs génétiques. KORA et l'Institut pour la santé des poissons et de la faune sauvage (FIWI) soulignent donc qu'à moyen terme la population doit être génétiquement régénérée, par exemple par des animaux issus des Carpates. Que le lynx reste menacé malgré son retour, c'est aussi ce que montrent des études récentes sur l'état de la population suisse de lynx.
Selon l'année de monitoring, environ 300 à 360 animaux indépendants vivent en Suisse ; pour l'année biologique 2024/2025, KORA recense 364 lynx indépendants, dont 246 dans les Alpes, 86 dans le Jura et 32 dans le nord-est de la Suisse. Le lynx figure toujours sur la Liste rouge et est considéré comme une espèce prioritaire au niveau national. Dans ce contexte, autoriser le tir d'un prédateur protégé, dont le plus grand problème est l'absence d'échange génétique, inverse tout simplement la logique scientifique.
En Valais, le lynx a été braconné de manière systématique
Le canton du Valais n'est pas un terrain neutre concernant le lynx. Diverses études montrent qu'il y a moins de lynx en Valais que ce à quoi on pourrait s'attendre compte tenu de l'aptitude du territoire ; dans le Bas-Valais, KORA n'a parfois enregistré aucun lynx au sud du Rhône dans son monitoring par pièges photographiques.
La raison en a été fournie par une équipe de recherche internationale dirigée par le Prof. Raphaël Arlettaz (Université de Berne). Les chercheurs ont examiné si la faible population pouvait être due à la densité ou au positionnement du réseau de pièges photographiques, ou encore à un manque de proies, mais ont pu réfuter ces hypothèses, ne laissant subsister que l'hypothèse du braconnage. L'étude publiée en 2021 dans « Frontiers in Conservation Science » et évaluée par les pairs a documenté un réseau de 17 pièges à collet au coude du Rhône, dans l'unique corridor d'immigration du lynx vers le Valais ; certains pièges étaient encore opérationnels lors de leur découverte. Nous avons documenté le cas en détail sous le titre « Valais : braconnage systématique ».
Le traitement judiciaire est consternant. En Valais, il a fallu 20 ans entre le premier indice et la première condamnation d'un chasseur pour braconnage de lynx, et l'affaire n'a été élucidée que grâce au travail de l'Université de Berne. Un chasseur a déclaré avoir déjà tué dix lynx au moyen de pièges ; une condamnation n'a été obtenue que lorsque ses traces ADN ont pu être mises en évidence sur les pièges retrouvés. Pour le lynx, le tir illégal est, selon le WWF Suisse, la deuxième cause de mortalité la plus fréquente. Pour en savoir plus, consultez le Dossier Braconnage et criminalité liée à la chasse en Suisse.
Qui porte la responsabilité du déclin ?
Le camp de la protection de la nature contredit nettement la version officielle. Le député au Grand Conseil écologiste et directeur de Pro Natura, Jérémy Savioz, a déposé une interpellation urgente; du point de vue des défenseurs de la nature, le plan de tir n'est pas scientifiquement justifié, le lynx figure toujours sur la Liste rouge et remplit, en maintenant le gibier en mouvement, une fonction importante contre l'abroutissement en forêt. Pro Natura souligne en outre qu'environ 1000 chevreuils sont abattus chaque année en Valais, et estime qu'il n'est pas prouvé que le lynx soit responsable du déclin des populations sauvages.
Autrement dit: le plus grand prélèveur de chevreuils en Valais n'est pas le lynx, mais bien la chasse de loisir elle-même. Que ce même conseiller d'État, appartenant à titre privé au milieu de la chasse de loisir, vise désormais un prédateur protégé en tant que concurrent soulève des questions quant aux intérêts en jeu.
Des obstacles juridiques élevés
La voie menant au tir est étroite. Le lynx est nettement mieux protégé que le loup; une régulation ne serait possible que si le canton peut prouver scientifiquement que la régale de la chasse est gravement compromise, et un tir ne serait autorisé que durant la courte fenêtre hivernale du 16 janvier au 28 février. C'est l'Office fédéral de l'environnement qui statue en dernier ressort sur la demande.
C'est précisément cette preuve scientifique qui risque de s'avérer difficile, tant que la question centrale n'est pas résolue: comment un canton peut-il faire valoir une pression «trop élevée» du lynx, dont la population a manifestement été maintenue artificiellement basse par le braconnage et dont les animaux souffrent de plus en plus des conséquences de la consanguinité?
RESTONS EN CONTACT!
Nous aimerions te faire parvenir les dernières nouvelles et offres dans notre newsletter.
Soutiens notre travail
Avec ton don, tu contribues à protéger les animaux et à faire entendre leur voix.
Faire un don maintenant →