Dignité animale et chasse : ce que dit la Constitution suisse
Art. 120 Cst., loi sur la protection des animaux et la réalité juridique de la chasse de loisir.
Avec l'art. 120 al. 2 Cst., la Suisse est le seul pays au monde à avoir ancré la «dignité de la créature» comme principe constitutionnel — pourtant, dans la pratique de la chasse de loisir, cette valeur intrinsèque de l'animal est structurellement bafouée : des animaux sont délibérément tués à des fins récréatives, sans qu'une véritable mise en balance des intérêts n'ait lieu.
La loi sur la protection des animaux (LPA) concrétise cette protection et s'applique également aux animaux sauvages. Dans la pratique de la chasse de loisir, la dignité animale est toutefois méconnue à travers les tirs manqués, les recherches au sang, les chasses à rabat, les tableaux de chasse et l'exposition publique des animaux abattus.
Ce que signifie juridiquement la «dignité de la créature»
La «dignité de la créature» inscrite à l'art. 120 al. 2 Cst. n'est pas une déclaration d'intention, mais un principe constitutionnel juridiquement contraignant. La LPA le précise aux art. 1 et 3 : la dignité implique de respecter la valeur intrinsèque de l'animal. La LPA interdit expressément toute atteinte à l'intégrité ou à la dignité de l'animal ainsi que toute instrumentalisation excessive. Les violations de l'art. 3 let. a LPA peuvent être sanctionnées, conformément à l'art. 26 al. 1 let. a LPA, d'une peine privative de liberté de trois ans au plus ou d'une peine pécuniaire.
L'art. 641a du Code civil établit depuis 2003 que les animaux ne sont pas des choses. Cette reclassification juridique a des conséquences sur la manière dont ils doivent être traités, y compris pour les animaux sauvages. Le dossier Chasse et protection des animaux montre que ces deux principes s'opposent à un système qui tue des animaux à des fins récréatives, même lorsque des alternatives sont documentées.
L'exception qui contredit la règle
Le droit de la protection des animaux prescrit, à l'art. 178 al. 1 OPAn, que les vertébrés ne peuvent être tués que sous anesthésie, sauf en cas d'urgence. Cette règle s'applique strictement à l'industrie de l'abattage. Pour les chasseurs et chasseresses de loisir, il existe cependant une dérogation explicite à l'art. 178a al. 1 let. a OPAn : ils sont exemptés de l'obligation d'étourdissement préalable.
Le dossier «Pourquoi le droit de la protection des animaux s'arrête à la lisière de la forêt» souligne que les animaux sauvages dans la chasse de loisir sont ainsi juridiquement moins protégés que les animaux de boucherie tels que les bovins, les poulets ou même les homards et les écrevisses, qui sont également soumis à l'obligation d'étourdissement depuis la révision de l'OPAn du 1er mars 2018. L'animal perd sa protection juridique au moment où un chasseur amateur charge son chargeur.
Tirs manqués : souffrance systématique, pas des cas isolés
Entre 2012 et 2016, dans le canton des Grisons, 3'836 animaux sur 56'403 abattus n'ont dans un premier temps été que blessés. Le biologiste de la faune Lukas Walser a confirmé auprès de SRF que cette proportion est similaire chaque année, ce qui indique plusieurs centaines d'animaux seulement blessés par an dans un seul canton. La Fondation pour l'animal en droit (TIR) estime à 3'000 à 4'000 pièces de gibier fugitif par année à l'échelle suisse.
Le taux de succès des recherches au sang, c'est-à-dire la recherche d'animaux blessés à l'aide de chiens, varie selon les cantons entre 35 et 65 pourcent. Cela signifie que jusqu'à la moitié des animaux blessés meurent sans avoir été achevés, souvent pendant des heures ou des jours. Dans un recensement officiel (2014), 334 animaux sauvages morts présentant des blessures par balle ont été trouvés en dehors des plans de tir réguliers, dont 191 chevreuils et 30 cerfs. C'est, comme le Dossier Chasse et protection des animaux le relève, « la partie émergée de l'iceberg ».
Le stress comme souffrance évitable
Même un tir immédiatement mortel précède à peine la mort de l'animal dans le silence imaginé. La pression de chasse engendre une cascade de cortisol : fréquence cardiaque élevée, respiration accélérée, dépense énergétique. Des études menées en Écosse et en Scandinavie montrent des taux de cortisol significativement plus élevés chez les populations de cerfs rouges chassées par rapport aux populations non chassées. Ce stress altère la production laitière, interrompt les liens mère-enfant et affaiblit le système immunitaire.
La LPA définit expressément le bien-être comme la liberté à l'égard de la douleur, de la peur et du stress, ainsi que la possibilité d'adopter un comportement propre à l'espèce. La pression de chasse viole systématiquement tous ces critères. Il ne s'agit pas d'une conséquence de comportements individuels fautifs, mais d'une caractéristique structurelle de la chasse de loisir.
Chasses à rabatteurs : la forme de chasse la plus contraire à la protection des animaux
Les chasses en mouvement, en particulier les chasses à l'approche avec rabatteurs et les traque, provoquent les niveaux de stress les plus élevés chez les animaux sauvages. Plusieurs tireurs tirent simultanément sur des animaux en fuite ; les taux de réussite sont plus faibles et le taux de tirs manqués plus élevé. Le Dossier Chasse et protection des animaux constate que les chasses en battue contredisent explicitement le principe d'absence de stress prévu par la LPA. Pourtant, elles sont légales et largement répandues.
Les tableaux de chasse : la mort comme spectacle
À l'issue des journées ou manifestations de chasse, les animaux tués sont disposés en tableau : les carcasses sont présentées au public selon un arrangement géométrique, des cors de chasse sont sonnés, des photos sont prises. Le dossier « La chasse de loisir comme événement » documente comment de tels tableaux de chasse ont lieu lors de concours de trophées, de marchés aux fourrures et de foires cynégétiques, y compris en dehors de la saison de chasse.
La doctrine juridique, notamment Bolliger/Rüttimann, soutient que la dignité de l'animal survit à sa mort, par analogie avec la dignité humaine. Le Conseil fédéral avait établi en 1989 qu'une protection globale de la vie était nécessaire. Le dossier sur les photos de chasseurs analyse cette question sous l'angle juridique et éthique, et montre que l'animal est réduit, dans ces images, à un accessoire de l'ego, du trophée et de la mise en scène de la virilité, ce qui touche directement l'art. 3 let. a LPA.
La dignité de la structure sociale
La dignité animale ne se limite pas à l'individu. Lorsqu'un animal dominant — une biche meneuse, une laie, une louve cheffe de meute — est abattu, les jeunes périssent souvent aussi : faute de connaître les sources de nourriture, le territoire et les stratégies d'évitement apprises. La politique suisse concernant le loup en 2025/2026 a autorisé l'élimination de jeunes loups dans le cadre d'une « régulation de base », une mesure qui, selon les chercheurs et chercheuses spécialisés en faune sauvage, ne réduit pas les conflits mais les prolonge.
L'abattage des animaux dominants et des individus structurants ne porte pas seulement atteinte à la dignité de l'animal en tant qu'individu, mais aussi à l'intégrité sociale de groupes familiaux entiers. Une interprétation juridique guidée par la dignité animale devrait intégrer cette dimension.
Genève comme référence
Dans le canton de Genève, la chasse de loisir est abolie depuis 1974. Les animaux sauvages sont exclusivement pris en charge par des gardes-faune employés par l'État. Le dossier Mettre fin à la violence de loisir envers les animaux en tire la conclusion que l'argument de la « régulation nécessaire » par la chasse de loisir est empiriquement réfuté.
Conclusion
La Suisse dispose de l'ancrage juridique de la dignité animale le plus fort au monde et, simultanément, d'un système de chasse qui bafoue structurellement cette dignité. L'exception à l'obligation d'étourdissement pour les chasseurs et chasseuses amateurs, l'absence d'enregistrement des tirs manqués, les battues légales et l'exposition publique d'animaux tués sont en contradiction quasi irréductible avec l'art. 120 Cst. et la LPA. Cette contradiction est un choix politique, non une nécessité juridique, et peut donc être modifiée.
Sources
- Art. 120 al. 2 Cst. (dignité de la créature), votation populaire du 17 mai 1992
- Art. 1, 3 let. a, 26 al. 1 let. a LPA (loi sur la protection des animaux, RS 455)
- Art. 641a CC (les animaux ne sont pas des choses, en vigueur depuis le 1er avril 2003)
- Art. 178, 178a OPAn (obligation d'étourdissement et exceptions)
- Révision de l'OPAn du 10 janvier 2018, en vigueur depuis le 1er mars 2018 (obligation d'étourdissement pour les crustacés décapodes)
- Canton des Grisons : statistiques de chasse 2012–2016, tirs manqués (reportage SRF, Lukas Walser)
- Fondation pour l'animal en droit (TIR) : estimation du gibier blessé en fuite
- Bolliger/Rüttimann : Protection juridique de la dignité animale, Zurich/Bâle/Genève 2015
- Canton de Genève : interdiction de la chasse depuis 1974, loi sur la faune
Contenus complémentaires
- Chasse et protection des animaux : ce que la pratique fait aux animaux sauvages
- Pourquoi le droit de la protection animale s'arrête à la lisière de la forêt
- Photos de chasseurs posant avec leurs prises : double morale, dignité et l'angle mort de la chasse de loisir
- Mettre fin à la violence récréative envers les animaux
- La chasse de loisir comme événement
- Chasse aux trophées : quand tuer devient un symbole de statut
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