La plus coûteuse illusion de la chasse de loisir: quand tuer aggrave le problème
Une nouvelle étude parue dans «Biological Conservation» chiffre ce que rapporte réellement l'abattage de 1,7 million de renards, de mustélidés et de corvidés par an en France: aucun bénéfice démontrable, mais des coûts allant jusqu'à 123 millions d'euros par année
Depuis la mi-août, plusieurs associations réclament un moratoire sur la chasse en France.
La raison: la sécheresse et les incendies de forêt ont gravement endommagé la nature cet été, et une pétition citoyenne a recueilli plus de 473’000 signatures. La réponse de la chasse de loisir a été celle qu'elle est toujours. La porte-parole de la fédération de chasse de la Haute-Vienne a mis en garde contre des «conséquences catastrophiques pour les agriculteurs» s'il n'y avait pas, dès septembre, de «contrôle des populations» de sangliers. Sans les chasseurs de loisir, selon cet argument éternel, la nature échapperait à tout contrôle.
Quelques semaines plus tôt à peine paraissait dans la revue spécialisée «Biological Conservation» une étude qui met cet argument à l'épreuve des faits. Une équipe dirigée par l'ornithologue Frédéric Jiguet, du Muséum national d’Histoire naturelle à Paris, a analysé sept années de données officielles, saison de chasse après saison de chasse, département après département. Le résultat est aussi clair que dérangeant: pour les espèces étudiées et pour la pratique de mise à mort généralisée en France, l'étude ne trouve aucune preuve que la «régulation» autorisée par l'État réduise les dégâts ou diminue durablement les populations.
Les contradictions du camp des chasseurs de loisir apparaissent alors au grand jour. La même porte-parole de l'association qui met en garde contre des «conséquences catastrophiques» admet dans le même souffle que les animaux sauvages ont été observés et qu'on ne voit «aucun problème particulier», qu'il n'existe «aucun indice indiquant que la faune serait menacée». Si aucun problème n'est visible, la question se pose de savoir contre quoi il faudrait tirer en septembre. Pierre Rigaux, de l'association de protection animale Nos Viventia, résume la situation ainsi:
Les chasseurs de loisir ne sont pas des experts de la faune sauvage; il ne leur appartient pas de décider de la gestion des animaux sauvages ni de déclarer que la forêt est en bonne santé.
12,4 millions d'animaux tués, aucune utilité démontrable
Entre 2015 et 2022, les chasseurs de loisir et les piégeurs ont tué en France quelque 12,4 millions d'animaux: renards, fouines, martres, putois, belettes, corneilles noires, corbeaux freux, pies, geais des chênes et étourneaux. Chaque année, environ 1,7 million d'animaux, présentés comme une mesure contre les dommages à l'agriculture et aux volailles.
Les chercheurs ont examiné si l'on tue davantage là où des dommages particulièrement élevés avaient été signalés auparavant, et si ces mises à mort réduisent les dommages l'année suivante. Pour l'ensemble des espèces, ils n'ont trouvé aucun lien entre les dommages de la période triennale précédente et l'ampleur ultérieure des mises à mort. Certes, chez la corneille noire, le corbeau freux et l'étourneau, on a tué davantage la même année là où davantage de dommages avaient été signalés. Mais l'année suivante, les dommages n'en ont pas diminué pour autant. Toutes espèces confondues, ils étaient au contraire plus élevés là où davantage d'animaux avaient été tués l'année précédente.
Les populations n'ont pas non plus diminué. À l'aide des données du suivi français des oiseaux nicheurs, les chercheurs ont vérifié si des mises à mort plus intensives allaient de pair avec des effectifs printaniers plus faibles. Ce n'était pas le cas. Chez le geai des chênes et l'étourneau, ainsi que pour l'ensemble des cinq espèces d'oiseaux, des chiffres de mises à mort plus élevés étaient au contraire associés à des effectifs printaniers plus élevés. L'étude évoque comme explication plausible le fait que les mises à mort ne touchent souvent pas les oiseaux nicheurs locaux, mais des individus de passage ou plus jeunes. S'y ajoute un effet de compensation bien connu: lorsque des animaux sont éliminés, la concurrence réduite procure aux individus restants davantage de nourriture et de meilleures chances de survie. La réduction des effectifs espérée n'a donc pas lieu.
C'est involontairement le camp des chasseurs lui-même qui le confirme. Comme argument contre un report, l'association de chasse avance que les «naissances continuent de se dérouler sans problème», que sangliers et cerfs sont abondants. C'est précisément cette multiplication ininterrompue, malgré des décennies de chasse de loisir intensive, qui constitue la meilleure preuve que le tir ne fait pas baisser les populations.
Un schéma bien connu de la biologie de la faune sauvage
L'étude française porte sur les renards, les mustélidés et les corvidés. Elle s'inscrit toutefois dans une littérature plus large en biologie de la faune sauvage qui montre, pour d'autres espèces également, que la chasse non ciblée ou intensive peut déclencher des réactions compensatoires et déstabiliser les structures sociales. Chez le renard, l'effet est documenté depuis des décennies. Même le tir de trois quarts d'une population est compensé dès l'année suivante, comme le montrent au moins dix-huit études de biologie de la faune sauvage menées sur trois décennies. Plus les renards sont chassés, plus il y a de descendance. Pour approfondir, consultez notre dossier Chasse et maladies des animaux sauvages ainsi que le fact-check Pourquoi la chasse crée plus de problèmes qu'elle n'en résout.
Chez le sanglier, qui relève en France d'une autre catégorie juridique et ne faisait pas partie de cette analyse, le mécanisme est particulièrement parlant. Les laies âgées et expérimentées structurent la vie sociale d'une compagnie. Lorsque ces animaux meneurs sont tirés de manière sélective ou répétée au sein du groupe, cela peut déstabiliser les compagnies. L'étude à long terme de Sabrina Servanty a comparé pendant 22 ans une zone fortement chassée et une zone peu chassée: en cas de forte pression de chasse, elle a constaté une fécondité nettement plus élevée et une maturité sexuelle plus précoce, parfois déjà chez des laies marcassins de moins d'un an. Une forte pression de chasse est donc associée à une reproduction plus précoce et à une fécondité accrue, en particulier là où la nourriture est abondante et où les structures sociales sont brisées. Nous l'avons décrit en détail dans le portrait animalier Le sanglier et dans Far West en Suisse orientale.
Les dégâts déplorés en Haute-Vienne ne constituent donc nullement une preuve de l'efficacité de tirs supplémentaires. La vaste analyse française indique au contraire que tuer davantage ne réduit pas les dégâts l'année suivante.
Un second théâtre montre à quel point la pratique est éloignée de la protection animale. La Ligue pour la protection des oiseaux (LPO) a demandé le report de la chasse aux oiseaux d'eau dans les zones humides, ouverte le 21 août : en vain. On continue de tirer sur des oiseaux migrateurs qui, piégés dans des zones humides asséchées, cherchent à se rafraîchir. « C'est vraiment absurde », commente Rigaux.
Jusqu'à huit fois plus coûteux que les dégâts
L'étude allume la véritable mèche avec un calcul jusqu'ici inédit : le premier bilan économique de la « lutte contre les nuisibles » en France. Les chercheurs ont chiffré le coût de cette mise à mort entre 103 et 123 millions d'euros par an, sur une base prudente d'une heure de travail et de 20 kilomètres de trajet par animal tué. En face, les dégâts officiellement déclarés ne s'élèvent qu'à 8 à 23 millions d'euros.
La « régulation » coûte donc jusqu'à huit fois ce qu'elle est censée éviter. Même dans la variante la plus économe, où le temps de travail des chasseurs de loisir est valorisé à zéro et les frais de déplacement réduits de moitié, les coûts dépassent encore les dégâts d'un facteur 1,66. Il n'existe, concluent les auteurs, aucune raison économique de tirer des renards, des mustélidés, des corvidés et des étourneaux en France.
S'y ajoutent les services écosystémiques perdus. Les prédateurs et les corvidés rendent des services que personne ne comptabilise. Le geai des chênes, par exemple, dissémine les glands et fonde ainsi des chênaies entières. Rien que pour les 62’278 geais tués en sept ans, l'étude chiffre la perte de ce service de semis entre 100 et 454 millions d'euros. Un renard, quant à lui, consomme des milliers de souris par an et épargne des poisons à l'agriculture.
Il est remarquable de voir qui présente ce bilan. Le premier auteur, Jiguet, siège depuis 2014 au Conseil National de la Chasse et de la Faune Sauvage, cet organe consultatif national qui examine les décrets de tir. La critique vient de l'intérieur.
Le gouvernement s'accroche à l'instrument
Le débat a des conséquences politiques, même si elles ne sont pas celles espérées. La France a renégocié en 2026 la réglementation ESOD, soit le classement des «espèces susceptibles d'occasionner des dégâts». La consultation publique s'est déroulée jusqu'à fin juillet et a suscité des prises de position majoritairement défavorables. Le 21 août 2026, le gouvernement a néanmoins publié le nouvel arrêté pour la période 2026 à 2029. Des décisions de justice avaient retiré de la liste le putois et, temporairement, la martre des pins, faute de données suffisantes; la martre des pins réapparaît désormais dans quatorze départements. Le gouvernement maintient l'instrument du classement ESOD, malgré la nouvelle étude qui en remet fondamentalement en question la justification écologique et économique.
Ce que les données disent, et ce qu'elles ne disent pas
L'étude française ne démontre pas que tout conflit local avec les animaux sauvages disparaîtrait si l'on cessait de tuer des animaux. Elle démontre quelque chose de politiquement décisif: la mise à mort par millions, sur l'ensemble du territoire, de renards, de mustélidés et de corvidés ne réduit pas de manière démontrable les dégâts officiellement déclarés, ne diminue pas durablement les populations d'oiseaux étudiées et coûte plusieurs fois le montant des dégâts déclarés.
Ce qui est efficace contre des dégâts concrets, ce sont la prévention et des mesures ciblées: clôtures sûres, protection des élevages de volailles, gestion adaptée, protection des semences, appâts vaccinaux contre l'échinocoque du renard et, dans des cas exceptionnels dûment justifiés, des interventions strictement limitées et contrôlées par des professionnels. Ce que les données ne fournissent pas, c'est un blanc-seing pour tuer par millions sous l'étiquette de la «régulation». Pour en savoir plus sur les voies efficaces, consultez notre dossier Alternatives à la chasse de loisir.
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