Néozoaires et la chasse en Suisse : Quand l'homme crée le problème et vend le fusil comme solution
Raton laveur, chien viverrin, ouette d'Égypte, ragondin : l'homme les a amenés en Europe, les a élevés comme animaux à fourrure, les a gardés comme oiseaux d'ornement ou simplement relâchés. Maintenant qu'ils se propagent, ils sont stigmatisés comme « espèces invasives » et abandonnés aux chasseurs de loisir comme cibles bienvenues. La liste de l'Union européenne de 2016 répertorie 49 espèces dont la propagation doit être endiguée. Mais le bilan est désastreux : en Allemagne, plus de 282’000 ratons laveurs ont été abattus lors de la saison de chasse 2024/25, soit 1’100 pour cent de plus qu'il y a 20 ans. La population continue pourtant de croître. Une étude de Springer démontre que la chasse au raton laveur depuis 1954 n'a même pas ralenti sa propagation. La chasse de loisir comme instrument contre les néozoaires a échoué. Ce dossier montre pourquoi il en est ainsi, ce qui concerne la Suisse et quelles alternatives existent.
Que sont les néozoaires ?
Définition et délimitation
Les néozoaires (grec : « nouveaux animaux ») désignent les espèces animales qui ont atteint des régions où elles ne se trouvaient pas naturellement après 1492, par influence humaine directe ou indirecte. En Allemagne, environ 264 espèces de néozoaires se sont durablement établies. La plupart sont écologiquement discrètes. Seule une petite partie est considérée comme « invasive », c'est-à-dire qu'elles se propagent agressivement et peuvent déplacer ou nuire aux espèces indigènes. La Commission européenne a établi en 2016 une liste de l'Union qui comprend désormais 49 espèces, notamment le raton laveur, le chien viverrin, l'ouette d'Égypte, le ragondin, le rat musqué, l'écureuil gris et l'érismature rousse.
Pas des néozoaires : les espèces de retour naturel
La distinction est décisive : les espèces qui reviennent d'elles-mêmes dans leur ancien territoire de répartition ne sont pas des néozoaires. Le loup, le lynx, l'ours brun, la loutre et le chacal doré sont des espèces de retour naturel ou d'expansion naturelle d'aire et bénéficient d'une protection légale. Le chacal doré, attesté en Suisse depuis 2011, provient à l'origine d'Inde et du Proche-Orient et a migré via les Balkans. Il s'agit d'une espèce protégée en Suisse. Le fait que les associations de chasse aimeraient également l'inscrire sur leur liste de tir montre à quel point l'étiquette « étranger » est utilisée arbitrairement.
La situation en Suisse
Cadre légal et néozoaires chassables
La loi suisse sur la chasse (LChP) régit la gestion des espèces allochtones : elles ne doivent pas être relâchées et doivent être retirées de la nature. Le raton laveur et le chien viverrin sont chassables toute l'année en Suisse en tant que néozoaires. La détention et l'importation de certaines espèces comme l'écureuil gris et l'érismature rousse sont interdites. Le canton d'Argovie liste parmi les néozoaires invasifs notamment le chien viverrin, le rat musqué, le raton laveur, l'ouette d'Égypte, la bernache du Canada, la tadorne casarca et la tortue à tempes rouges. En pratique, les populations de la plupart des néozoaires en Suisse sont encore faibles : les ratons laveurs sont occasionnellement détectés par piège photographique, les chiens viverrins sont rares en Suisse du Nord. La grande exception est l'ouette d'Égypte, qui niche chaque année depuis 2003 dans les eaux suisses.
Qui a amené ces animaux ici ?
La réponse est dans tous les cas la même : l'homme. Les ratons laveurs proviennent d'Amérique du Nord et ont été élevés en Europe à partir des années 1930 comme animaux à fourrure. Ils se sont échappés de fermes à fourrure ou ont été relâchés intentionnellement. Les chiens viverrins ont été importés d'Asie orientale et relâchés en Union soviétique pour la production de fourrure, d'où ils se sont propagés vers l'ouest. Les ouettes d'Égypte étaient des oiseaux d'ornement dans les parcs qui se sont libérées de captivité. Les ragondins ont également été importés pour l'industrie de la fourrure. Le fait que ces animaux soient maintenant considérés comme des « nuisibles » et doivent être « régulés » au fusil est cynique : l'homme a causé le problème, et les animaux en paient le prix.
En savoir plus : Dossier : Le raton laveur en Suisse
Pourquoi la chasse de loisir échoue comme gestion des néozoaires
Les chiffres parlent d'eux-mêmes
L'Allemagne est le meilleur exemple de l'échec de la « régulation » cynégétique des néozoaires. Lors de la saison de chasse 2003/04, 21 149 ratons laveurs ont été abattus. Lors de la saison 2024/25, il y en a eu 282 000. C'est une augmentation de plus de 1 100 pour cent. Pourtant la population continue de croître : on estime que 1,6 à 2 millions de ratons laveurs vivent désormais en Allemagne. Une étude Springer documente que la chasse depuis 1954 « n'a eu aucun effet durablement réducteur » et « n'a probablement même pas ralenti l'augmentation des effectifs ». Les territoires libérés par l'abattage sont rapidement recolonisés.
Reproduction compensatoire
Les ratons laveurs réagissent à la pression de chasse par une reproduction accrue. Dans les populations chassées, la proportion de femelles reproductrices est plus élevée que dans les populations non chassées. Plus il y a d'animaux tués, plus il naît de jeunes. Les pertes ne sont pas seulement compensées, mais surcompensées. Le biologiste Ulf Hohmann le résume ainsi : il ne connaît aucun scientifique ou expert cynégétique qui croie sérieusement pouvoir réguler le raton laveur par des moyens de chasse. Ce phénomène est également décrit scientifiquement chez les sangliers et les renards.
L'échec est systémique
La chasse de loisir échoue face aux néozoaires pour les mêmes raisons qu'elle échoue face aux espèces indigènes : elle ne peut pas réduire les populations sur l'ensemble du territoire, elle crée un effet d'appel en tuant des animaux sans territoire, et elle offre surtout une chose aux chasseurs de loisir : un alibi pour tirer toute l'année. La Fédération allemande de chasse demande une chasse annuelle sans périodes de protection, sans interdictions de chasse dans les zones protégées et sans restrictions de la chasse au piège. Le document de position du NABU s'y oppose : les méthodes non-cynégétiques devraient avoir la priorité. La chasse ne sert pas ici à la protection des espèces, mais à la légitimation d'un loisir.
Plus d'informations : Pourquoi la chasse de loisir échoue comme contrôle des populations
Alternatives : Ce qui fonctionne réellement
Castration au lieu d'abattage
La ville de Kassel a lancé en 2025, à l'initiative de la Fédération fédérale des secours pour la faune sauvage, un projet pilote : les ratons laveurs sont capturés, castrés et relâchés. Les mâles castrés continuent de défendre leur territoire, empêchent l'immigration de nouveaux animaux et ne se reproduisent pas. Les expériences du Brandebourg confirment : dans les populations non chassées avec des structures sociales stables, le taux de reproduction est plus faible que dans les populations intensivement chassées. En Italie du Nord, cette méthode a été appliquée avec succès chez les ragondins.
Prévention : combattre les causes
La mesure la plus efficace contre les néozoaires est la prévention : interdire les élevages de fourrure, réguler la détention d'animaux exotiques, installer des clôtures et des dispositifs de protection technique. La Suisse a déjà interdit la détention et l'importation de certaines espèces invasives. Ce qui manque, c'est une interdiction cohérente de tous les élevages de fourrure en Europe et un contrôle plus strict du commerce d'animaux exotiques.
Protection de l'habitat au lieu de persécution des espèces
Le NABU et Wildtierschutz Deutschland soulignent : la protection la plus efficace des espèces indigènes contre les néozoaires consiste à renforcer leurs habitats. Les clôtures autour des eaux de ponte et de reproduction, les mesures de protection sur les arbres à nids et les nichoirs réduisent les pertes par prédation de manière plus ciblée que n'importe quel fusil. Une chasse généralisée dans le paysage agricole seule n'est pas adaptée pour améliorer durablement le succès reproducteur des nicheurs au sol.
L'instrumentalisation : les néozoaires comme alibi de chasse
Chasse annuelle comme objectif
Pour les chasseurs de loisir, les néozoaires sont un cadeau : ils légitiment la chasse annuelle, la chasse au piège, la chasse nocturne et l'assouplissement des périodes de protection et des zones protégées. La Fédération allemande de chasse demande explicitement de rendre chassables sans restriction le raton laveur, le chien viverrin, l'oie d'Égypte et le ragondin dans tous les Länder. Une politicienne CDU a même réclamé en 2025 une « prime par tête » pour chaque raton laveur abattu. Le fait que les associations de chasse continuent simultanément de faire chasser des espèces indigènes menacées comme le lièvre des champs, la bécasse des bois et le lagopède alpin, démasque l'argument de protection des espèces comme une façade.
Double morale dans la protection des espèces
Cette même chasserie de loisir qui veut tuer les ratons laveurs pour protéger les espèces indigènes abat annuellement en Suisse des milliers de renards, blaireaux, martres et corvidés, qui sont tous indigènes et écologiquement indispensables. En Allemagne, les perdrix grises et lièvres bruns continuent d'être chassés bien que leurs populations se soient effondrées de plus de 90 pour cent. La gestion des néozoaires par les chasseurs de loisir n'est pas de la protection des espèces, mais un prétexte pour maximiser les abattages.
Ce qu'il faudrait changer
- Prévention au lieu de persécution: Interdire les élevages de fourrure dans toute l'UE, réguler plus strictement le commerce d'animaux exotiques, criminaliser les relâchements. S'attaquer au problème à la racine au lieu de combattre les symptômes.
- Programmes de castration au lieu d'abattage de masse: Le modèle de Kassel et les expériences du nord de l'Italie montrent que la castration est plus efficace que l'abattage. Les détenteurs de territoires castrés stabilisent la population et empêchent l'immigration.
- Protection des habitats pour les espèces indigènes menacées: Clôtures autour des zones de frai et de reproduction, dispositifs de protection sur les nichoirs et arbres à nids, revitalisation des zones humides. Renforcer les habitats au lieu de chasser des boucs émissaires.
- Gestion basée sur la science au lieu de politique du lobby de la chasse: La décision de savoir si et comment une espèce néozoaire est gérée doit se baser sur des données scientifiques, non sur le désir des chasseurs de loisir d'avoir des possibilités de chasse toute l'année.
- Protéger rigoureusement les espèces de retour naturel: Le chacal doré, la loutre, le loup et autres espèces en expansion naturelle d'aire ne doivent pas être reclassifiés comme néozoaires pour saper leur protection.
Argumentaire
«Les néozoaires doivent être chassés pour protéger les espèces indigènes.» Les chiffres prouvent le contraire : en Allemagne, la chasse au raton laveur depuis 1954 n'a pas arrêté son expansion. Plus de 282’000 abattages lors de la saison de chasse 2024/25, la population croît malgré tout. Une étude Springer confirme : la chasse n'a eu «aucun effet réducteur durable». Les méthodes non-cynégétiques comme la castration, la protection des habitats et la prévention technique sont prouvées plus efficaces.
«Le raton laveur menace la biodiversité indigène.» Le raton laveur peut localement endommager des pontes d'oiseaux et des amphibiens. Mais les causes principales de l'extinction des espèces sont la perte d'habitat, les pesticides et l'agriculture intensive, pas les néozoaires. La fixation sur le raton laveur comme problème principal occulte les causes structurelles et fournit aux chasseurs de loisir un bouc émissaire pratique.
«La chasse est l'instrument le plus efficace contre les espèces invasives.» C'est ce qu'affirme l'Association allemande de la chasse, mais ses propres statistiques de prélèvements prouvent le contraire. Le NABU recommande expressément les méthodes non-cynégétiques et critique le fait que les prélèvements se fassent aussi par des pièges contraires au bien-être animal. Les programmes de castration, la protection des habitats et la lutte contre les causes sont plus efficaces, durables et éthiquement acceptables.
«La Suisse doit agir maintenant avant qu'il ne soit trop tard.» En Suisse, la plupart des populations de néozoaires sont encore très petites. C'est un argument pour la prévention, pas pour la panique et l'usage du fusil. Qui interdit les élevages de fourrure, régule le commerce d'animaux exotiques et renforce les habitats n'a pas besoin d'une chasse au raton laveur toute l'année.
«Sans chasse, les néozoaires se propagent de manière incontrôlée.» Genève montre depuis 1974 qu'une gestion professionnelle de la faune sans chasseurs de loisir fonctionne. La gestion des espèces invasives peut aussi être prise en charge par des gardes-faune formés, de manière ciblée, accompagnée scientifiquement et sans les dommages collatéraux de la chasse de loisir.
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Références
- Springer Nature: Hohmann, F. et al. (2023): Le raton laveur nord-américain en Allemagne – Contexte, domaines de conflit & mesures de gestion
- Association allemande de la chasse: Tableau de chasse raton laveur 2024/25 (282’000 animaux)
- PETA Deutschland (2025): Abattages de ratons laveurs à un niveau record. Les tueries de masse comme concept de régulation ont échoué
- BVB / Électeurs libres Brandebourg (2022): Castrer les ratons laveurs, meilleure solution que de seulement les abattre
- NABU: Document de position espèces invasives, privilégier les méthodes non cynégétiques
- Protection de la faune sauvage Allemagne: Vérification des faits espèces invasives (Robel et al.)
- Commission européenne: Liste de l'Union espèces exotiques envahissantes (RO 1143/2014, actualisée)
- Canton de Saint-Gall, Office de la nature, de la chasse et de la pêche: Information néozoaires
- Canton d'Argovie: Animaux invasifs (néozoaires), liste des espèces
- Station ornithologique suisse de Sempach: Classification néozoaires
- Loi fédérale sur la chasse et la protection des mammifères et oiseaux sauvages (LChP, RS 922.0)
- Kassel 2025: Projet pilote castration raton laveur, Association fédérale des secours à la faune sauvage
Notre exigence
L'homme a amené les ratons laveurs, les chiens viverrins et les ouettes d'Égypte en Europe. L'industrie de la fourrure les a élevés, le lobby cynégétique les utilise maintenant comme justification pour la chasse toute l'année. Les animaux eux-mêmes n'ont rien fait de mal. Ils survivent là où l'homme les a amenés. La réponse ne doit pas être le fusil, mais la responsabilité: éliminer les causes, renforcer les habitats, agir de manière scientifique. Genève montre que la gestion de la faune sauvage fonctionne sans chasseurs de loisir, même pour les néozoaires. Ce dossier est mis à jour en permanence.
Plus sur le sujet de la chasse de loisir: Dans notre Dossier sur la chasse nous rassemblons vérifications des faits, analyses et reportages de fond.
