1er avril 2026, 23h57

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Ours brun en Suisse : de retour et toujours indésirable

L’ours brun européen (Ursus arctos) est aussi emblématique de la Suisse que l’ours figurant sur les armoiries bernoises. Pendant des millénaires, il a fait partie intégrante du paysage alpin, de la préhistoire jusqu’au début du XXe siècle. En 1904, le dernier ours brun fut abattu dans le Val de S-Charl, en Basse-Engadine. La dernière observation d’un animal, probablement venu d’Italie, remonte à 1923. Après cela, l’ours disparut de Suisse pendant un siècle.

Durant l'été 2005, le premier ours brun en un siècle est apparu dans le Parc national suisse. Preuves photographiques, frénésie médiatique et vague d'enthousiasme ont suivi. Depuis, au moins 22 ours ont migré vers la Suisse, tous mâles, originaires du Trentin, dans le nord de l'Italie, et tous passés par le canton des Grisons. 90 % d'entre eux se sont comportés discrètement, séjournant quelques jours, semaines ou mois avant de repartir. Deux ont été abattus car considérés comme « à risque » : JJ3 en avril 2008 près de Thusis et M13 en février 2013 dans le Val Poschiavo. Un autre, M29, a vécu près de quatre ans dans les cantons des Grisons, de Berne et d'Uri sans jamais causer de dégâts ni s'approcher de trop près des humains.

En Suisse, l'ours brun est toujours considéré comme éteint (à l'échelle régionale) malgré des observations sporadiques, car il ne se reproduit pas. Aucune femelle ne migre. Sans femelles, pas d'oursons ; sans oursons, pas de population. La Suisse n'a pas de programme de réintroduction de l'ours. L'ours arrive naturellement, et jusqu'à présent, il repart également.

Ce dossier documente l’importance de l’ours brun pour la Suisse et la région alpine : sa biologie, son histoire, son retour, les menaces réelles qui pèsent sur lui, la notion d’« ours à problèmes » comme construction politique, et la question de savoir si une société qui arbore l’ours sur ses armoiries est prête à vivre avec lui. Ceux qui souhaitent approfondir le sujet trouveront des informations plus complètes dans notre dossier sur la chasse en Suisse .

Qu'est-ce qui vous attend ici ?

  • Biologie et mode de vie : Qui est l’ours brun européen, comment vit-il, que mange-t-il et pourquoi ne représente-t-il aucun danger pour l’homme si on lui laisse l’espace dont il a besoin ?
  • Importance écologique : Pourquoi l'ours brun est indispensable en tant qu'omnivore, disperseur de graines et espèce clé de voûte pour des écosystèmes alpins intacts.
  • Histoire : De l’extinction au retour prudent. Comment la chasse récréative a décimé l’ours en Suisse et pourquoi son retour est le fruit de la conservation, et non de la chasse récréative.
  • Vingt ans de présence des ours en Suisse. De M1 à nos jours : un bilan de leur retour, qui démontre que la coexistence est possible et que seuls quelques individus posent problème.
  • L’étiquette d’« ours à problèmes » : une construction politique plutôt qu’une réalité biologique. Pourquoi le terme « ours à problèmes » déplace la responsabilité de l’humain vers l’animal.
  • Menaces : Abattage illégal, trafic routier, fragmentation de l'habitat, populisme politique et chasse aux trophées.
  • Chasse de loisir et ours : pourquoi la chasse aux trophées, les quotas de chasse et le vocabulaire de la « gestion » nuisent à la conservation de l’ours.
  • Slovénie et Trentin : comment le terme « gestion » devient le mot de code pour la chasse de loisir.
  • « Le saviez-vous ? » 20 faits sur l'ours brun que presque personne ne connaît.
  • Ce qui doit changer : des revendications politiques concrètes.
  • Argumentarium : Réponses aux affirmations les plus courantes.
  • Liens rapides : Tous les articles, études et dossiers pertinents.

Biologie et mode de vie : Le géant timide des Alpes

L'ours brun européen (Ursus arctos arctos) est le plus grand prédateur terrestre d'Europe et appartient à la famille des ours (Ursidae). La sous-espèce européenne mesure de 170 à 220 centimètres de long (tête et corps), de 90 à 110 centimètres au garrot, et pèse de 140 à 320 kilogrammes pour les mâles et de 100 à 200 kilogrammes pour les femelles. Son pelage varie du blond clair au brun cannelle, voire presque noir. Une bosse caractéristique sur les épaules, un crâne massif et des pattes puissantes munies de griffes non rétractiles pouvant atteindre 10 centimètres de long caractérisent l'espèce. La patte arrière peut mesurer jusqu'à 22 centimètres chez les adultes. Malgré leur poids, les ours bruns peuvent atteindre des vitesses de pointe de 50 km/h sur de courtes distances.

L'ours brun est omnivore, son régime alimentaire étant composé à environ 75 % de végétaux. Au printemps, il se nourrit principalement d'herbes, de plantes, de racines et de bourgeons, complétés par des charognes. En été et en automne, période où il constitue ses réserves de graisse pour l'hibernation hivernale, il consomme surtout des baies, des fruits, des faînes, des glands et des noix. Le miel est l'un de ses aliments préférés. Les insectes et leurs larves constituent une source importante de protéines. L'ours brun européen chasse de manière opportuniste et peut occasionnellement s'attaquer au bétail sans protection, mais il ne s'agit pas d'un prédateur spécialisé. KORA précise : les estomacs d'ours suisses examinés contenaient principalement des restes végétaux. Une étude de l'Université d'État de Washington confirme que les ours ne sont pas des carnivores au sens strict ; ce sont des omnivores qui privilégient les aliments riches en glucides.

L'ours brun est un animal solitaire. Contrairement au lynx et au loup, il n'est pas territorial : il tolère la présence d'autres individus du même sexe dans son habitat et ne défend pas de territoire. Son domaine vital varie considérablement selon la disponibilité de nourriture : de 130 km² en Croatie à 1 600 km² en Scandinavie pour les mâles, et de 60 à 225 km² pour les femelles. Les jeunes femelles s'installent souvent près de leur mère, tandis que les jeunes mâles se dispersent largement, ce qui empêche la consanguinité et permet à l'espèce de se répandre.

La saison des amours se situe entre mai et juillet. Après l'accouplement, l'embryon entre en diapause : l'œuf fécondé ne s'implante qu'au début de l'hibernation. La gestation dure de 6 à 8 semaines, mais le temps total entre l'accouplement et la naissance est de 180 à 270 jours. En janvier ou février, 1 à 3 petits, rarement 4, naissent dans la tanière d'hiver. Les nouveau-nés pèsent seulement 340 à 680 grammes, sont aveugles, presque glabres et de la taille d'un rat – une différence de taille considérable par rapport à leur mère. Les jeunes restent avec leur mère pendant environ deux ans, période durant laquelle elle ne ménage aucun effort pour les protéger. La maturité sexuelle est atteinte entre 3 et 5 ans. L'espérance de vie est de 20 à 30 ans à l'état sauvage et peut atteindre 50 ans en captivité. Le taux de reproduction est parmi les plus faibles de tous les mammifères.

L'hibernation dure de deux à sept mois selon la région, généralement d'octobre à mars. Contrairement aux véritables hibernants, la température corporelle de l'ours ne baisse que très légèrement. Il ne mange ni ne boit et vit sur les réserves de graisse accumulées à l'automne. Il creuse sa propre tanière ou en aménage une sous des souches d'arbres et des débris charriés par le vent. Le moindre dérangement le réveille, ce qui peut être particulièrement fatal pour les femelles et leurs petits : les mères dérangées abandonnent parfois leurs nouveau-nés.

L'ours brun est un animal naturellement timide et méfiant envers les humains. S'il repère une personne à temps, il l'évite. En Europe, les ours bruns sont devenus plus nocturnes en raison de leurs contacts accrus avec les humains. Les jeunes ours sont initialement actifs le jour et n'apprennent apparemment à devenir nocturnes qu'en étant dérangés.

Plus d'informations sur ce sujet : Les ours ne sont pas carnivores et 20 ans de présence des ours en Suisse

Importance écologique : Omnivore, disséminateur de graines, espèce clé de voûte

L’ours brun est une espèce clé des écosystèmes alpins et subalpins. Ses fonctions sont diverses, scientifiquement documentées, et ne peuvent être remplacées par la chasse récréative.

En tant que disséminateurs de graines, les ours jouent un rôle essentiel dans la propagation des arbustes et des arbres à baies. Lorsqu'ils consomment de grandes quantités de baies, de fruits et de noix en automne, ils disséminent les graines sur de longues distances. Ce processus de zoochorie favorise la diversité génétique et la dispersion des plantes et contribue activement à façonner les paysages forestiers. Le WWF Autriche souligne : « Les ours contribuent à la dispersion des fruits, des noix et des graines, participant ainsi à la propagation des espèces végétales en forêt. »

En tant que charognard, l'ours élimine les animaux morts et les carcasses, surtout après l'hiver. Cette fonction est importante pour le cycle des nutriments dans la forêt et réduit le risque de transmission de maladies par les carcasses en décomposition.

En tant qu'aménageur du sol , l'ours creuse à la recherche de racines, de tubercules, de larves d'insectes et de petits mammifères. Ce faisant, il aère le sol, favorise la formation d'humus et crée des microhabitats pour d'autres espèces. Semblable au blaireau, mais à une échelle bien plus grande, l'ours est un cultivateur de sol naturel.

En tant qu'espèce indicatrice , la présence de l'ours brun témoigne de la qualité des vastes paysages forestiers préservés. Là où vivent les ours, l'habitat est suffisamment vaste, interconnecté et préservé pour que de nombreuses autres espèces en profitent également. L'ours se situe au sommet de la chaîne alimentaire et constitue un indicateur de l'intégrité écologique de paysages entiers.

Au sein de la communauté des prédateurs naturels, l'ours complète le rôle du loup et du lynx . Tandis que le loup régule principalement les populations d'ongulés et que le lynx se spécialise dans la chasse au chevreuil et au chamois, l'ours, omnivore, a un régime alimentaire beaucoup plus varié et occupe sa propre niche écologique. Le retour de ces trois prédateurs dans les Alpes rétablirait un équilibre perturbé par la chasse récréative il y a des siècles.

Pour en savoir plus : Dossier : Le lynx en Suisse et Dossier : Arguments en faveur des gardes-chasse professionnels

Histoire : L'extermination et ses leçons

L'histoire de l'ours brun en Suisse est celle d'une extermination systématique par l'homme. À la préhistoire, l'ours brun peuplait tout le pays. Dès 1500, il avait disparu du Plateau suisse, alors entièrement peuplé et largement déboisé. Entre 1800 et 1850, les derniers ours bruns des Alpes du Nord et du Jura furent exterminés. L'espèce survécut plus longtemps dans les Alpes grisonnes et tessinoises.

Puis vint le fusil moderne. L'avènement des armes à feu améliorées entraîna une nouvelle explosion du nombre d'ours abattus au XIXe siècle. Au début du XXe siècle, l'ours brun ne subsistait plus qu'en Basse-Engadine, dans le Val Müstair et le Val dal Spöl. Le 1er septembre 1904, un chasseur amateur abattit le dernier ours du Val S-charl. En 1923, un ours, probablement en provenance d'Italie, fut aperçu pour la dernière fois en Suisse. Puis ce fut le silence. Pendant un siècle.

L’extinction de l’ours n’est pas un phénomène naturel. Elle résulte d’une histoire culturelle où l’ours était perçu comme une menace, un concurrent, un trophée et un nuisible. La chasse récréative a décimé la population d’ours en Suisse. Ce fait est systématiquement ignoré dans le débat actuel sur le retour de ces prédateurs.

L’ours brun n’est protégé en Suisse que depuis 1962, en vertu de la loi sur la chasse (JSG, art. 5 et 7). Au niveau international, il est classé comme « espèce strictement protégée » (Annexe II) par la Convention de Berne. La Suisse a ratifié cette convention en 1981 et s’est engagée à ne pas capturer, tuer ou perturber intentionnellement les ours bruns dans leur habitat. L’ours brun figure aux annexes II (aires protégées) et IV (espèce strictement protégée) de la directive Habitats de l’UE. Il est également inscrit à l’Annexe II de la Convention de Washington sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (CITES). À l’échelle mondiale, l’UICN le classe comme « Préoccupation mineure », mais quatre des dix populations européennes sont considérées comme « en danger critique d’extinction », dont la population alpine.

Le retour de l'ours brun a débuté en 2005 lorsqu'un jeune ours brun du Trentin a rejoint le Parc national suisse. Entre 1999 et 2002, dix ours slovènes y avaient été réintroduits afin de soutenir la dernière population, composée de seulement trois ou quatre individus, dans les Alpes. La population du Trentin a alors atteint un effectif estimé entre 73 et 92 individus (2021). Depuis, de jeunes mâles migrent régulièrement vers le nord, certains jusqu'en Suisse.

Plus d'informations à ce sujet : Le Conseil fédéral adopte un rapport sur les ours en Suisse et un ours a été observé en Basse-Engadine

Vingt ans d'ours en Suisse : un bilan

Depuis 2005, au moins 22 ours ont été observés en Suisse. Leur présence a été constatée presque chaque année, à l'exception de 2006, 2009 et 2023. Toutes les observations ont eu lieu durant la saison chaude (d'avril à octobre) ; les ours hibernent pendant l'hiver. Le KORA confirme que tous les ours recensés étaient exclusivement des mâles. Lorsque cela était possible, les animaux migrateurs ont été identifiés génétiquement par analyse ADN. La plupart n'ont séjourné que quelques jours à quelques mois avant de retourner vers le Trentin, où vivent également des femelles.

La conclusion est sans appel : 90 % des ours recensés en Suisse jusqu’à présent se sont comportés de manière très discrète. M29, par exemple, a vécu dans les cantons de Berne et d’Uri de 2016 à 2020 sans causer de dégâts ni s’approcher de trop près des humains. Il était le seul ours confirmé hors du canton des Grisons et y est resté pendant près de quatre ans. En 2018 et 2019, des ours ont également été aperçus pour la première fois dans le Valais.

Deux ours ont été classés comme « ours à risque » et abattus : JJ3, tué par des gardes-chasse près de Thusis en avril 2008 après avoir perdu sa peur de l’homme et être apparu à plusieurs reprises dans des zones habitées, et M13, abattu dans le Val Poschiavo en février 2013. M13 avait été blessé lors d’une collision avec un train des Chemins de fer rhétiques, mais avait survécu. Ces abattages ont été effectués conformément au « Concept suisse de l’ours », le guide d’application de l’Office fédéral de l’environnement (OFEV), qui établit des critères stricts pour l’abattage des ours. Un autre ours a été percuté et tué par un train en Basse-Engadine en 2016.

Le « Concept suisse de l’ours » repose sur le principe que la coexistence entre humains et ours est possible sous certaines conditions, la sécurité humaine étant primordiale. Le Conseil fédéral a confirmé en 2021 que ce concept est conforme aux directives paneuropéennes. Son potentiel réside dans la prévention des dommages : mieux les ruches, le bétail et les systèmes de gestion des déchets sont protégés, plus le risque de comportements problématiques chez les ours est faible.

L'avenir de la population d'ourses du Trentin dépend de leur éventuelle migration vers la région. Les femelles résidentes les plus proches se situent à environ 40 kilomètres de la frontière suisse. Ces quatre dernières années, elles ont commencé à étendre légèrement leur territoire. KORA estime que si cette tendance se confirme au Trentin, la probabilité que des ourses visitent la Suisse augmente également. Toutefois, avant qu'une population alpine stable puisse s'établir, un lien entre la population du Trentin et celle, bien plus importante, des Alpes dinariques en Slovénie et en Croatie est indispensable.

Plus d'informations à ce sujet : 20 ans de présence d'ours en Suisse et signalement d'un ours brun en Bavière

L’étiquette d’« ours à problèmes » : une construction politique plutôt qu’une réalité biologique

Peu de termes ont autant façonné et déformé le discours public sur les prédateurs que l'expression « ours à problèmes ». Ce terme est apparu pour la première fois en 2006, lorsque l'ours brun JJ1, plus connu sous le nom de « Bruno », a erré du Trentin jusqu'en Bavière, où il a tué des moutons, pillé des ruches et a été aperçu près des habitations. Le ministre bavarois de l'Environnement de l'époque, Werner Schnappauf, a déclaré : « Cet ours est devenu un ours à problèmes. » Quelques semaines plus tard, Bruno était abattu près du lac Spitzingsee le 26 juin 2006, 170 ans après le dernier ours bavarois.

L'histoire de Bruno est une parabole sur l'échec de la gestion des prédateurs. Sa mère, Jurka, était nourrie par un hôtelier qui souhaitait utiliser les ours comme attraction pour ses clients. Bruno avait appris d'elle que l'on pouvait trouver de la nourriture près des humains. Le comportement qui a fait de lui un « ours à problèmes » était dû à l'homme. L'ours était le symptôme, et non la cause.

JJ1 était le nom officiel de Bruno. JJ4, sa sœur, a été désignée comme responsable de l'attaque mortelle d'Andrea Papi, un joggeur de 26 ans, en 2023 dans le Trentin. Il s'agissait de la première attaque d'ours mortelle en Italie à l'époque moderne. JJ4 a également été capturée et emprisonnée. Elle aussi a été qualifiée d'« ourse à problèmes ». La question de l'absence de gestion adéquate des visiteurs, de système d'alerte ou de mesures systématiques de prévention du nourrissage dans une zone abritant une centaine d'ours a été à peine soulevée.

En Suisse, JJ3 (2008) et M13 (2013) ont été classés comme « ours à risque » et abattus. Le « Concept suisse de l’ours » définit une hiérarchie allant d’« ours gênant » à « ours à problème », puis à « ours à risque ». Ces termes, bien qu’en apparence objectifs, focalisent l’attention sur l’animal au détriment du contexte. Un ours qui pénètre dans une zone résidentielle parce que des poubelles sont laissées ouvertes, des ruches non sécurisées et du bétail en liberté n’est pas un « ours à problème ». C’est un ours dans un habitat problématique. KORA nuance davantage : sur les 34 décès recensés dans la population d’ours alpins entre 2003 et 2019, près de la moitié sont imputables à l’activité humaine, que ce soit par collisions routières, abattages illégaux ou légaux.

Plus d'informations à ce sujet : Trentin : Attaque d'un ours contre un chasseur amateur et Manifestation dans le Trentin : Des centaines de personnes exigent la libération de l'ours JJ4

Menaces : Qu’est-ce qui met réellement en danger l’ours brun en Suisse et dans les Alpes ?

Le braconnage et les abattages à motivation politique demeurent parmi les plus grandes menaces pesant sur les ours bruns des Alpes. La Slovaquie a décidé d'abattre jusqu'à 350 ours bruns, officiellement pour « garantir la sécurité publique ». Sur environ 1 300 animaux, plus d'un quart seront tués. Les organisations de protection de la nature accusent Bratislava de violer directement la directive européenne « Habitats ». Dans le Trentin, une nouvelle loi, entrée en vigueur en 2024, autorise l'abattage simplifié de huit ours « problématiques » par an.

La chasse aux trophées, pratiquée comme loisir, menace les ours bruns, notamment en Europe de l'Est. En Roumanie, le prince Emanuel von und zu Liechtenstein a abattu l'ours brun « Arthur », le plus grand jamais recensé dans le pays, en mars 2021, dans des circonstances douteuses. Le permis de tir concernait un autre ours, plus petit, considéré comme un « ours à problèmes ». L'organisation environnementale roumaine Agent Green a qualifié cet acte de braconnage et l'a comparé au commerce de l'ivoire : « Tuer de grands mâles affaiblit la population d'ours. »

Les accidents de la route font régulièrement des victimes. En Suisse, un ours a été percuté et tué par un train des Chemins de fer rhétiques en Basse-Engadine en 2016. M13 a été légèrement blessé dans une collision similaire en 2012. Dans les Alpes et les Carpates, les accidents de la route constituent une cause importante de mortalité.

La fragmentation et l'isolement de l'habitat menacent la viabilité génétique de la population d'ours alpins. La population du Trentin descend de seulement dix individus fondateurs. Elle est petite et génétiquement isolée. Un lien avec la population dinarique, bien plus importante (environ 2 145 individus), est crucial pour la survie à long terme de l'ours brun dans les Alpes. Routes, autoroutes, zones urbanisées et absence de corridors fauniques empêchent les échanges génétiques nécessaires.

L'accoutumance due à l'erreur humaine est la principale cause des problèmes liés aux ours. Les poubelles ouvertes, les ruches non sécurisées, le nourrissage par les touristes et le manque de gestion des visiteurs habituent les ours aux sources de nourriture humaines. Un ours conditionné par la nourriture humaine cherchera délibérément les zones proches des habitations. Ce problème est d'origine humaine et peut être résolu par l'homme.

La gestion populiste des conflits met en péril la conservation des ours. Au Trentin et en Slovaquie, les politiciens instrumentalisent la question des ours pour gagner des points auprès des électeurs ruraux. Maurizio Fugatti (Ligue), gouverneur du Trentin, est devenu le plus fervent défenseur de quotas de chasse généreux. Le discours sur la conservation se mue en discours de massacre, et la « gestion » devient un euphémisme pour désigner la chasse récréative.

Plus d'informations à ce sujet : Le plus grand ours brun d'Europe abattu et une nouvelle loi controversée autorise la chasse à l'ours dans le Trentin

La chasse de loisir et l'ours : culpabilité historique, menace actuelle

La relation entre la chasse récréative et l'ours brun peut se résumer en une phrase : la chasse récréative a éradiqué l'ours et empêche son retour.

Premièrement : la chasse récréative a fait disparaître l’ours brun en Suisse et dans une grande partie de l’Europe occidentale. La chasse systématique pratiquée du Moyen Âge jusqu’au XXe siècle, motivée par la chasse aux trophées, la peur et l’image de l’ours comme « nuisible », a conduit à l’extermination d’une espèce présente en Europe depuis des millénaires. En Bavière, le dernier ours a été tué en 1835, en Suisse en 1904, et en Allemagne, l’ours a disparu pendant 170 ans. Le premier ours à revenir, Bruno, a été abattu après seulement six semaines.

Deuxièmement, la chasse aux trophées, pratiquée comme loisir, menace les populations d'ours en Europe de l'Est. En Roumanie, autrefois haut lieu de cette pratique en Europe, de riches étrangers peuvent acheter des permis pour abattre des ours malgré une législation stricte en matière de protection. L'affaire Arthur a révélé le fonctionnement de ce système : un prince arrive, abat le plus gros ours au lieu de celui autorisé à la chasse, et les autorités ferment les yeux.

Troisièmement, en Slovénie, la « gestion des ours » sert de prétexte à la chasse. Le nourrissage délibéré des ours, officiellement pour les éloigner des zones habitées, entraîne une augmentation artificielle de leur population. Des quotas de chasse généreux sont alors octroyés, un cadeau politique à un puissant lobby de chasseurs amateurs. Les ours attirés par ce nourrissage sont qualifiés d’« animaux à problèmes » et leur abattage est autorisé. Or, ce débat occulte le fait que l’abattage peut modifier le comportement de la population : si les animaux timides et prudents sont éliminés, les individus plus curieux et agressifs subsistent.

Quatrièmement : si la Suisse n’a pas de problème direct avec la chasse récréative à l’ours, puisque cette pratique est réservée aux gardes-chasse, le système de chasse récréative crée un cadre culturel et politique où les prédateurs sont perçus comme des concurrents, des menaces et des problèmes, plutôt que comme un enrichissement pour l’environnement. Le lobby de la chasse récréative alimente la peur des prédateurs car leur retour remet en cause son propre discours : celui selon lequel seuls les humains armés de fusils peuvent « gérer la faune sauvage ».

Le modèle genevois a démontré depuis 1974 qu'une gestion professionnelle de la faune sauvage peut fonctionner sans chasse récréative. Les gardes-chasse professionnels, formés, indépendants et engagés dans la conservation des espèces, peuvent également gérer les grands prédateurs avec objectivité, compétence et sans intérêt financier lié aux trophées.

Plus d'informations à ce sujet : Les ours bruns de Slovénie, boucs émissaires et Dossier : Genève et l'interdiction de la chasse

Le saviez-vous ? 20 faits sur l'ours brun

  1. L'ours brun est le plus grand prédateur terrestre d'Europe, mais son régime alimentaire est composé à 75 % de végétaux. C'est un omnivore, et non un prédateur au sens classique du terme.
  2. Le dernier ours brun de Suisse a été abattu en 1904 dans le Val S-Charl, en Basse-Engadine. L'espèce a ensuite disparu pendant un siècle.
  3. En 2005, le premier ours brun en un siècle a été aperçu dans le parc national suisse. Tous les ours recensés depuis proviennent de la population du Trentin.
  4. Depuis 2005, au moins 22 ours différents ont séjourné en Suisse. Il s'agissait exclusivement de mâles. Aucune femelle n'a encore été recensée.
  5. 90 % des ours observés en Suisse jusqu'à présent se sont comportés discrètement, sans causer de dommages aux personnes ni aux biens.
  6. M29 a vécu en Suisse pendant près de quatre ans (de 2016 à 2020) dans les cantons des Grisons, de Berne et d'Uri, sans jamais devenir un problème.
  7. L'ours brun entre dans un état de torpeur, et non d'hibernation. Sa température corporelle baisse à peine, et il peut se réveiller immédiatement s'il est dérangé.
  8. Les oursons bruns nouveau-nés pèsent seulement entre 340 et 680 grammes, soit environ le même poids qu'un rat. La différence de taille avec leur mère (jusqu'à 200 kilogrammes) est plus marquée que chez tout autre animal placentaire.
  9. Les ours bruns ne sont pas territoriaux. Ils tolèrent la présence d'autres ours bruns dans le même habitat et ne défendent pas de territoire.
  10. La population d'ours du Trentin descend de seulement dix animaux fondateurs, qui ont été déplacés de Slovénie entre 1999 et 2002. Avant cela, seuls 3 ou 4 ours vivaient là.
  11. Sur les 34 décès connus dans la population alpine (2003 à 2019), près de la moitié étaient dus à l'homme : accidents de la route, homicides illégaux et fusillades légales.
  12. L'ours brun peut courir jusqu'à 50 km/h sur de courtes distances, plus vite qu'un cheval.
  13. « Bruno » (JJ1) a été le premier ours brun en Allemagne en 170 ans en 2006. Il a été abattu après seulement six semaines en tant qu’« ours à problèmes ». Sa sœur JJ4 a tué un joggeur dans le Trentin en 2023 et est dans un enclos depuis.
  14. L'ours est l'animal héraldique de Berne, d'Appenzell et de nombreuses autres communes. Il a marqué l'histoire culturelle suisse pendant des siècles.
  15. Il n'existe aucun projet de réintroduction de l'ours en Suisse. Son retour se fait naturellement, exclusivement par l'immigration en provenance d'Italie.
  16. L'ours brun possède l'un des taux de reproduction les plus faibles de tous les mammifères. Les femelles ne donnent naissance qu'à des petits tous les deux ou trois ans, les portées ne comptant généralement qu'un à trois oursons.
  17. L'ensemble de la population alpine est « menacée d'extinction ». Seul le lien avec la population des Alpes dinariques en Slovénie et en Croatie peut assurer sa survie à long terme.
  18. En 2021, en Roumanie, le prince Emanuel de Liechtenstein a abattu « Arthur », le plus grand ours brun jamais recensé en Europe, dans des circonstances douteuses. Le permis de chasse concernait un autre animal.
  19. Les ourses accompagnées de leurs petits peuvent se montrer agressives lorsqu'elles sont dérangées. La grande majorité des attaques d'ours contre les humains sont liées à la défense des petits par les mères.
  20. D'après les documents de KORA : depuis 2005, la population suisse est plus sereine face à la présence des ours. L'inquiétude initiale a laissé place à une attitude plus pragmatique. Le paysage naturel suisse offre un habitat adapté aux ours bruns dans de nombreuses régions. La question n'est pas de savoir si cet habitat existe, mais si la société est prête à le partager.

Ce qui doit changer : les revendications politiques

Le groupe d'intérêt Wild beim Wild (IG Wild beim Wild) appelle à un changement de paradigme dans la gestion des ours bruns en Suisse et dans la région alpine. Au lieu de politiques d'abattage sélectif, des stratégies de coexistence préventive sont nécessaires.

Premièrement : privilégier la prévention des dégâts plutôt que de stigmatiser les ours. Mise en place de systèmes de gestion des déchets à l’épreuve des ours dans tous les habitats potentiels (Grossens, Valais, Tessin, Suisse centrale). Installation obligatoire de clôtures électriques autour des ruches. Installation de conteneurs à l’épreuve des ours dans les agglomérations et le long des sentiers de randonnée. La prévention doit être la priorité absolue, avant toute rencontre avec un ours, et non après.

Deuxièmement : aucun abattage sans examen indépendant. La décision d’abattre un ours ne doit pas reposer uniquement sur les autorités cantonales de chasse, souvent soumises à des pressions politiques. Une commission d’experts indépendante, comprenant des représentants de la KORA, d’organisations de protection animale et de biologistes de la faune sauvage, doit examiner au préalable chaque ordre d’abattage.

Troisièmement : des gardes-chasse professionnels plutôt que des structures de chasse de loisir. La gestion des prédateurs doit être confiée à des experts spécialisés, et non à un système axé sur les trophées et la production de viande. Le modèle genevois montre comment y parvenir.

Quatrièmement : sécuriser et étendre les corridors fauniques entre le Trentin et la Suisse. La connexion des sous-populations alpines est essentielle à leur survie. La Suisse doit participer activement à la coordination internationale entre les pays alpins et sécuriser les corridors de migration par l’aménagement du territoire.

Cinquièmement : Interdiction de la chasse aux trophées d’ours dans toute l’Europe. La Suisse devrait plaider auprès des instances internationales pour que la chasse aux trophées des prédateurs strictement protégés soit interdite dans toute l’Europe.

Sixièmement : Éducation et sensibilisation. Les populations vivant dans les habitats potentiels des ours doivent être informées objectivement : sur la conduite à tenir en cas de rencontre avec un ours, sur le faible risque réel et sur l’importance écologique de ces animaux. Il est impératif de contrer la désinformation propagée par les médias et les groupes de pression en faveur de la chasse récréative par des faits.

Argumentation : Réponses aux affirmations les plus courantes

« L’ours est dangereux et n’a pas sa place dans un paysage culturel densément peuplé. » L’expérience suisse des 20 dernières années démontre le contraire : 90 % des ours ayant migré vers le pays se sont comportés de manière discrète. En 2024, on comptait environ 20 400 ours bruns en Europe, y compris dans des pays relativement densément peuplés comme la Slovénie, la Croatie et la Slovaquie. Les exemples italien, autrichien et slovène montrent que l’ours brun peut également trouver refuge dans des paysages culturels. Pro Natura souligne que la plupart des ours mènent une vie discrète et isolée, loin des habitations, dans les forêts. La Suisse a oublié comment coexister avec les ours, mais elle peut réapprendre.

« Il faut abattre les ours à problèmes, sinon ils représentent un danger pour la population. » Dans de très rares cas, abattre un ours peut s'avérer inévitable. Mais l'appellation « ours à problèmes » masque la véritable cause : presque toujours, le problème ne vient pas de l'ours, mais de l'homme. L'alimentation inappropriée via les poubelles ouvertes, les ruches non sécurisées et l'appâtage contribuent à rendre les ours à problèmes. Une prévention systématique permettrait d'éviter la plupart des conflits. En Amérique du Nord et en Scandinavie, des systèmes de gestion des déchets à l'épreuve des ours sont en place depuis des décennies.

« Les ours tuent le bétail. C’est inacceptable pour les éleveurs de montagne. » Les dégâts causés par les ours se concentrent sur les ruches, les vergers, le petit bétail et, plus rarement, les bovins. Selon la législation en vigueur, l’État fédéral indemnise 80 % des dommages et les cantons 20 %. L’État fédéral couvre 100 % des autres dommages directs. Le Conseil fédéral a confirmé en 2021 que le système d’indemnisation fonctionne. La prévention (clôtures électriques, ruches anti-ours, protection des troupeaux) est une approche plus efficace que l’abattage des ours.

« La chasse récréative n'a rien à voir avec les ours ; en Suisse, seuls les gardes-chasse sont autorisés à tirer. » Si cela est techniquement vrai, ce n'est pas toute l'histoire. La chasse récréative a éradiqué les ours en Suisse. Ce système continue de façonner le cadre culturel et politique dans lequel les prédateurs sont perçus comme des concurrents et des menaces. Le lobby de la chasse récréative alimente la peur des prédateurs car leur retour remet en question ce discours. La situation au Trentin et en Slovénie montre comment la « gestion » devient un outil au service de ce lobby.

« Il y a déjà assez d’ours en Europe ; la Suisse n’a pas besoin d’en accueillir davantage. » La population d’ours alpins est l’une des plus menacées d’Europe. Petite, génétiquement isolée, elle n’est pas viable à long terme. La Suisse, située au cœur des Alpes, est essentielle à la répartition naturelle et à la connectivité des populations d’ours. Quiconque affirme qu’il y a « assez » d’ours ignore la réalité de la fragmentation des Alpes.

« Le concept suisse de gestion des ours fonctionne. Pourquoi en faut-il davantage ? » Le Conseil fédéral reconnaît l'efficacité fondamentale de ce concept. Toutefois, il a été conçu pour une situation où les ours ne font que passer. Si la population du Trentin continue de croître et que des femelles migrent vers la Suisse, les besoins en matière de prévention, d'éducation et de gestion augmenteront considérablement. La Suisse doit se préparer dès maintenant, sans attendre l'escalade du premier conflit.

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Notre revendication

L’ours brun appartient à la Suisse. Non pas comme animal héraldique, ni comme attraction touristique, ni comme figure du folklore, mais comme composante vivante d’un écosystème incomplet sans lui. La chasse récréative l’a fait disparaître. La conservation a rendu son retour possible. La question est maintenant de savoir si la Suisse est prête à permettre et à encadrer ce retour, ou si elle va chasser l’ours une seconde fois, cette fois non pas par les armes, mais par l’indifférence, le manque de prévention et une rhétorique populiste sur les « ours à problèmes ».

Vingt ans de présence de l'ours en Suisse ont démontré que la coexistence est possible. La grande majorité des ours se comportent discrètement. Les rares conflits qui surviennent sont d'origine humaine et peuvent être résolus par l'homme. Ce qui fait défaut, ce n'est pas l'habitat, mais plutôt la volonté politique, des mesures de prévention cohérentes et la reconnaissance du rôle de la chasse récréative dans la gestion des prédateurs : une partie du problème, et non la solution.

Quiconque arbore un ours sur ses armoiries doit être prêt à vivre avec cet animal. Toute autre attitude relève de l'hypocrisie.

Ce dossier est mis à jour en continu au fur et à mesure que de nouvelles études, données ou évolutions politiques l'exigent.

À propos de la chasse de loisir : dans notre dossier sur la chasse, nous rassemblons des vérifications de faits, des analyses et des rapports de fond.