L'Allemagne fait du loup un animal gibier
Le 4 mars 2026, le Bundestag allemand a adopté une loi visant à inclure le loup dans la loi fédérale sur la chasse. Le Bundesrat se prononcera sur ce texte le 27 mars. Les organisations de protection de la nature dénoncent un recul qui compromet la protection des espèces en Europe.

Le Bundestag allemand a adopté le projet de loi visant à modifier la loi fédérale sur la chasse et la loi fédérale sur la protection de la nature après seulement une demi-heure de débat.
La CDU/CSU, l'AfD et le SPD ont voté pour la loi. L'Alliance 90/Les Verts et La Gauche ont voté contre. La loi prévoit essentiellement trois mesures :
Gestion régionale des populations : Les Länder peuvent élaborer des plans de gestion et réglementer le nombre de loups dans les régions présentant un « statut de conservation favorable » et une forte densité de loups.
Élimination en cas de franchissement des mesures de protection du bétail : Les loups qui franchissent les mesures de protection du bétail peuvent à l’avenir être « éliminés de manière juridiquement sécurisée ».
Règle spéciale pour les régions alpines : Dans les zones où la protection préventive des troupeaux est considérée comme « inacceptable », comme dans les régions alpines, l’abattage pour prévenir les pertes de bétail est également possible sans échec préalable des mesures de protection.
Le ministre fédéral de l'Agriculture, Alois Rainer (CSU), a déclaré ouvertement l'objectif politique : le loup devrait être inclus dans la loi sur la chasse au moment où le bétail est conduit vers les pâturages alpins.
Que se passe-t-il le 27 mars ?
Le vendredi 27 mars 2026, le Conseil fédéral examinera la loi (point 3) lors de sa 1063e session. Son adoption requiert un vote majoritaire du Conseil fédéral. L'approbation est considérée comme probable : les Länder dirigés par la CDU/CSU détiennent une nette majorité et le Conseil fédéral a déjà exprimé son soutien fondamental à cet objectif dans sa déclaration du 30 janvier 2026.
Cependant, les comités d'experts ont émis d'importantes critiques : la commission de l'environnement du Conseil fédéral critique vivement la chasse contingentée sans discernement. Les deux commissions (agriculture et environnement) ont déploré l'absence de concertation entre le projet de loi et les ministères de l'Environnement et de l'Agriculture des Länder, ainsi que les questions essentielles à une gestion juridiquement et concrète du loup restées sans réponse.
Ce que disent les organisations de conservation
Les réactions des associations de protection de la nature ont été unanimement négatives :
Le WWF a qualifié la loi d'affaiblissement de la protection des espèces et a souligné une contradiction majeure : malgré une population de loups croissante, le nombre d'attaques sur le bétail a diminué de 25 % en 2024. Les mesures de protection du bétail sont donc manifestement efficaces, mais sont compromises par la chasse récréative indiscriminée.
Avant le vote, la NABU a recueilli 92 000 signatures contre l’inclusion du loup dans la réglementation de la chasse. Elle a fait valoir qu’une inclusion systématique compromet la conservation de l’espèce, crée de nouvelles incertitudes juridiques et n’apporte aucune aide aux éleveurs. L’élimination ciblée d’animaux posant problème est déjà possible en vertu de la législation existante sur la conservation de la nature.
La Société allemande de droit de la protection animale a dénoncé un projet de loi qui ignore la situation juridique, notamment l'objectif constitutionnel de protection animale.
Pourquoi les chiffres ne confirment pas la loi
Le projet de loi se justifie par des chiffres relatifs aux conflits de 2024 : environ 1 100 attaques et 4 300 animaux d’élevage tués ou blessés, avec des dépenses simultanées de 23,4 millions d’euros pour la protection du bétail et de 780 000 euros pour les indemnisations. Ces chiffres sont présentés dans le projet de loi comme la preuve d’un fardeau insoutenable, mais le contexte fait défaut.
L'Allemagne compte environ 1,5 million de moutons. Les attaques de loups touchent donc nettement moins de 1 % du cheptel. Les dépenses consacrées à la protection du bétail, qui s'élèvent à 23,4 millions d'euros, sont compensées par des subventions agricoles de plus de 6 milliards d'euros par an. Et malgré une population de loups croissante, le nombre d'attaques a diminué d'un quart en 2024, ce qui démontre l'efficacité des mesures de protection du bétail, et non leurs limites.
La population de loups en Allemagne compte actuellement environ 219 meutes, 43 couples et 14 individus isolés. Les données du Centre fédéral de documentation et de conseil sur les loups (DBBW) montrent une stabilisation de la population ces deux dernières années, et non une augmentation « explosive ».
Comment fonctionne la cascade
La loi fédérale sur la chasse définit le cadre dans lequel les 16 Länder élaborent leurs propres réglementations en la matière. L'inclusion du loup au niveau fédéral ouvre la voie à des abattages sélectifs de loups dans tous les Länder. La Bavière a déjà franchi le pas : le 19 mars 2026, le Parlement bavarois a adopté une nouvelle loi sur la chasse qui inclut le loup et prévoit des abattages par quotas. La Basse-Saxe avait déjà mis en place une procédure d'abattage accéléré en 2024, que la NABU (Union allemande pour la conservation de la nature et de la biodiversité) a qualifiée d'illégale.
La cascade d'activation suit un scénario discernable depuis des années :
Étape 1 : L’UE abaisse le statut du loup de « strictement protégé » à « protégé » (Convention de Berne, 7 mars 2025 ; Directive UE 2025/1237, juin 2025). Étape 2 : L’Allemagne notifie à l’UE le « statut de conservation favorable » du loup. Étape 3 : Le gouvernement fédéral inclut le loup dans la loi fédérale sur la chasse. Étape 4 : Les Länder adoptent leur propre réglementation de la chasse, avec des quotas régionaux.
Chaque étape est présentée comme une conséquence logique de la précédente, mais au total, un prédateur strictement protégé est relégué au rang de gibier ordinaire en 18 mois, sans aucune modification des fondements écologiques.
Contre-exemple suédois
Le moment choisi par le Bundestag pour cette décision est révélateur, car la Suède démontre actuellement l'échec juridique de la politique même que l'Allemagne met en œuvre. Les tribunaux suédois ont suspendu la chasse au loup et au lynx dans toutes les provinces concernées jusqu'en 2026, les autorités n'ayant pas pu prouver que ces abattages ne compromettraient pas l'état de conservation favorable des populations.
Le raisonnement de la Cour d'appel de Sundsvall est crucial : quiconque souhaite autoriser un abattage sélectif doit prouver que la conservation de l'espèce n'est pas compromise. En Allemagne, la nouvelle loi inverse de fait cette charge de la preuve : les Länder peuvent élaborer des plans de gestion et fixer des quotas dès lors qu'ils invoquent le « statut de conservation favorable ». Aucun contrôle juridictionnel indépendant n'est prévu au préalable.
Pertinence pour la Suisse
La Suisse n'est pas membre de l'UE, mais elle a ratifié la Convention de Berne et est directement concernée par l'assouplissement de la protection du loup en Allemagne. Les similitudes avec le processus législatif allemand sont frappantes : en Suisse également, la motion Regazzi préconisait un plafond politique pour la population de loups ; là aussi, les lobbies agricoles et cynégétiques dominent les débats parlementaires ; et là aussi, la protection du bétail est mise en avant dans les discours, mais dans les faits, elle est insuffisamment financée et appliquée.
Le modèle genevois a démontré depuis 1974 qu'une coexistence avec les animaux sauvages est possible sans chasse récréative. Les gardes-chasse professionnels atteignent un taux de réussite de 99 % pour l'abattage immédiat des loups, tandis que les chasseurs récréatifs des Grisons ne blessent qu'un cerf sur dix au lieu de le tuer. Ceux qui souhaitent résoudre les conflits avec les loups ont besoin d'une gestion professionnelle et d'une protection constante du bétail, et non d'une chasse contingentée pratiquée par des chasseurs récréatifs.
Que va-t-il se passer maintenant ?
Le Conseil fédéral se prononcera sur la loi le 27 mars 2026. Si elle est adoptée, les 16 Länder pourront élaborer leurs propres plans de gestion du loup et fixer des saisons de chasse régionales. Le ministre fédéral de l'Agriculture, Rainer, a indiqué que l'objectif est que la réglementation entre en vigueur avant la transhumance du bétail vers les alpages au printemps 2026.
L'Union allemande pour la conservation de la nature et de la biodiversité (NABU) a appelé les gouvernements des Länder à s'opposer à la loi au Conseil fédéral. La pétition de la NABU contre l'inclusion du loup dans la réglementation de la chasse peut être signée jusqu'à fin mars. Elle représente l'un des derniers leviers politiques avant la prise de décision.
Informations complémentaires :
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