24 avril 2026, 16h11

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Animaux sauvages

Pièges à loups dans le Jura vaudois : sabotage, critiques, questions ouvertes

La sixième campagne de capture du projet KORA « Wolves and Cattle » s'est terminée le 18 avril 2026 sans aucun animal équipé d'un collier émetteur, mais avec un piège déclenché qui a fait le tour de Facebook. Derrière le scandale de ce sabotage se cache une question plus dérangeante : jusqu'où est-il indépendant, pour une fondation, de capturer des loups à des fins scientifiques tout en évaluant simultanément l'efficacité de la politique cantonale d'abattage ?

Rédaction Wild beim Wild — 24 avril 2026

Entre le 17 mars et le 18 avril 2026, la fondation KORA et le Département d’écologie et d’évolution de l’Université de Lausanne ont posé 28 lacets à câble caoutchoutés entre Montricher–Marchissy et L’Orient–Le Brassus.

Pas un seul loup n'a été capturé.

Le dernier soir de la campagne, un emplacement de piège a été, selon les déclarations du biologiste de KORA Fridolin Zimmermann, « recherché délibérément, déclenché, puis déplacé d'une trentaine de mètres avec un leurre constitué d'une carcasse de chevreuil ». Les photos du piège déclenché et du leurre déplacé sont apparues peu après sur la page Facebook « T’es de la vallée de Joux si… », déclenchant une vague de commentaires indignés qualifiant la méthode d'outil de « braconnier ».

L'indignation publique suscitée par ces photos n'est qu'une facette du problème. La question plus dérangeante est celle-ci : quel est le rôle de KORA lorsque cette même fondation capture des loups au nom de la science tout en étant mandatée par le canton de Vaud pour évaluer l'efficacité de sa politique d'abattage ?

Lacets caoutchoutés : méthode et cadre légal

KORA souligne que les dispositifs utilisés sont caoutchoutés, couramment employés à l'échelle internationale pour le suivi des loups par collier émetteur, et dûment homologués par les autorités. Les pièges sont désactivés de jour, signalés sur place et conçus de manière à ne pas capturer des animaux plus légers que le loup ; ils sont installés à l'écart des sentiers fréquentés par les ongulés. Une alarme GSM ou satellitaire déclenche une intervention sur place dans un délai maximum de 45 minutes.

La loi suisse sur la protection des animaux oblige en principe à protéger les animaux au mieux contre les dommages et blessures prévisibles (art. 4 et 6 LPA). Le fait que KORA, après un incident survenu en 2023 au cours duquel un chien capturé accidentellement a été, selon ses propres déclarations, examiné par un vétérinaire et relâché indemne, ait renforcé la signalisation et «ootimisé» la désactivation, le confirme : le risque résiduel est bien réel et ne constitue pas un simple problème de communication. Une documentation d'accompagnement vétérinaire indépendante pour chaque opération de piégeage, qui ne soit pas gérée par KORA elle-même, fait défaut à ce jour.

Le cadre scientifique «Wolves and Cattle»

Le projet est en cours depuis 2022 dans le canton de Vaud, financé par des fondations privées et mis en œuvre avec AGRIDEA, l'Université de Lausanne, le FIWI de l'Université de Berne ainsi que les organisations OPPAL et FJML.

Jusqu'en avril 2026, trois loups ont été équipés d'émetteurs : les louves F186 et F259, ainsi que plus récemment le mâle M637, qui a reçu un collier GPS le 29 octobre 2025. En janvier 2026, M637 a parcouru près de 240 kilomètres en onze jours, depuis le pied du Jura vaudois à travers le canton de Fribourg jusqu'à l'Emmental, puis de retour à son point de départ.

Un rapport KORA n° 129 publié en septembre 2025 (Surer, Christe, Zimmermann) recense pour les années 2023 et 2024 dans le Jura vaudois 84 bovins attaqués par des loups, ce qui correspond, selon les auteurs, à 17 à 33 % de la mortalité estivale des bovins dans les zones étudiées. À titre de comparaison : en 2025, le canton de Vaud a enregistré au total environ 160 prédations sur des animaux de rente (bovins, moutons, chèvres), dont 88 rien que sur le territoire de la meute du Mont-Tendre. Dans ce contexte, le canton revendique politiquement l'équipement en émetteurs.

KORA reconnaît par ailleurs que les données GPS du projet sont collectées avec un intervalle d'enregistrement de quatre heures et un intervalle de transmission d'au moins seize heures. La fondation elle-même écrit qu'elles ne sont pas adaptées comme système d'alerte pour les exploitations d'alpage. Elles ne conviennent donc pas davantage à une localisation directe en temps réel pour soutenir des tirs. En revanche, elles sont essentielles pour les analyses territoriales rétrospectives qui alimentent les demandes cantonales de tir et les périmètres de régulation. C'est précisément là que se situe la véritable interface entre recherche et régulation, que KORA minimise systématiquement dans sa communication.

Analyse critique : quand le monitoring et l'évaluation de la régulation portent la même empreinte

Durant la période de régulation 2024/2025, le canton de Vaud a fait abattre dix loups, majoritairement des jeunes du pack du Mont-Tendre, sans que le nombre d'attaques ne baisse sensiblement. À l'expiration de la deuxième période de régulation préventive fin janvier 2026, le canton a confié précisément à la KORA l'analyse de l'efficacité de sa politique d'abattage. La même fondation qui équipe les loups d'émetteurs et fournit les données de monitoring est désormais chargée d'évaluer si les tirs — qui s'appuient sur ces mêmes données — sont efficaces. Le conflit de rôles entre monitoring scientifique, recherche sur les captures et évaluation de l'action étatique n'est pas ici une simple allégation, mais une caractéristique structurelle.

Parallèlement, le bilan des abattages suisses 2025/2026 révèle une logique difficilement compatible avec le statut de protection du loup tel que défini par la loi sur la chasse révisée (LChP) et la Convention de Berne : en Valais, entre le 1er septembre 2025 et le 31 janvier 2026, 24 loups ont été abattus dans le cadre de la dite régulation proactive, auxquels s'ajoutent trois individus tués par décision de tir individuel, soit 27 animaux au total, dont des meutes entières et sept jeunes issus de la «régulation de base». Dans le canton des Grisons, 35 loups ont été prélevés, dont 18 jeunes issus de sept meutes. Une analyse détaillée et la dimension politique de ce bilan sont présentées dans l'article «Bilan du loup valaisan 2025/2026 : les chiffres d'un massacre» ainsi que dans le dossier «Le loup en Suisse : faits, politique et limites de la chasse».

La campagne de capture dans le Jura vaudois est peut-être scientifiquement légitime. Elle s'inscrit toutefois dans un contexte politique où le loup est traité en pratique comme une ressource pouvant être abattue, et non comme une espèce protégée par le droit international et national. Le fait qu'une partie du travail d'exécution cantonal soit assurée par des chasseurs de loisir, tandis que les lobbys de la chasse de loisir font pression politiquement pour un abaissement du statut de protection, aggrave encore ce déséquilibre.

Ce qui reste en suspens

On peut critiquer cet acte de sabotage. Cela ne dispense toutefois pas les chercheurs et les autorités de justifier de manière transparente le recours aux pièges à mâchoires, de faire accompagner leur utilisation par un service vétérinaire indépendant du canton et du lobby de l'élevage, et de documenter ouvertement la communication des risques auprès des promeneurs, des propriétaires de chiens et des ongulés. Tant que KORA fournit simultanément des données de monitoring qui étayent les autorisations d'abattage et est censée évaluer l'efficacité de ces mêmes abattages, la crédibilité d'un suivi par radio-collier «purement scientifique» reste contestable — et ce, indépendamment de tout emplacement de piège saboté.

La véritable question est donc moins de savoir si certains pièges à mâchoires sont techniquement bien conçus. Elle est de savoir si, dans une politique suisse à l'égard des prédateurs qui, en vertu de la LChP révisée, mise de plus en plus sur l'abattage, il reste encore de la place pour un travail scientifique qui ne serve pas le loup, mais le rende disponible pour les massacres.

En savoir plus sur la chasse de loisir : Dans notre dossier sur la chasse, nous rassemblons vérifications des faits, analyses et reportages de fond.

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