L'Afrique de l'Est doit rejeter le modèle colonial de protection de la faune sauvage
Des experts appellent l'Afrique de l'Est à rejeter le modèle colonial de conservation de la faune sauvage. Les communautés locales doivent être davantage impliquées.
Les réserves naturelles chassent les Maasaï, mais ignorent le rôle des éleveurs dans la conservation de la faune sauvage et de la biodiversité.
La récente expulsion violente des Maasaï à Loliondo, en Tanzanie, pour faire place à une luxueuse réserve naturelle, est le dernier exemple en date d'une longue liste de propriétaires terriens qui souffrent d'un modèle de «protection forteresse»introduit à l'apogée du colonialisme. Et tout cela pour quoi ? Pour que d'autres — qu'il s'agisse de touristes fortunés ou de rois — puissent utiliser de vastes étendues de terre comme terrain de jeu.
Les autorités tanzaniennes et d'autres gouvernements africains ont le peu enviable «devoir« de veiller à ce que l'exercice d'un tel plaisir ne soit pas compromis ou entravé par le désir de milliers, voire de millions de personnes de faire valoir leurs droits sur la terre et leur survie sur celle-ci.
La Tanzanie n'est pas seule à imposer cette obscénité. Le Kenya voisin n'a peut-être pas de politique explicitement favorable à la chasse sportive, mais il sait s'arranger pour que les droits et les besoins des personnes ayant des revendications ancestrales sur les couloirs fauniques et les zones de dispersion n'entrent pas en conflit avec le plaisir de touristes majoritairement étrangers. De plus, le Kenya est connu pour recourir à la force contre les éleveurs et leur bétail lorsque ceux-ci s'aventurent dans des élevages fauniques appartenant à des Blancs.
Rares sont ceux, en Afrique de l'Est, qui sont prêts à souligner que la Tanzanie et le Kenya ont été créés par les Britanniques et, en partie, par les Allemands, et que très peu d'efforts ont été déployés pour remodeler ces entités géographiques dans l'intérêt de la majorité de leurs citoyens.
Lorsque les colons blancs débarquèrent sur les côtes, ils apportèrent avec eux des conceptions et des pratiques issues de leur pays d'origine, qui n'avaient guère à voir avec la réalité (naturelle ou autre) des lieux qu'ils colonisaient. Aucun d'eux ne se serait présenté comme défenseur de la nature au sens moderne du terme ; ils étaient chasseurs de loisir. Certains nourrissaient des représentations romantiques de la nature. Ils concilièrent les conceptions opposées des chasseurs de gibier sauvage d'un côté et des romantiques de l'autre en déclarant d'anciens territoires de chasse parcs naturels et réserves. Au Kenya, ce processus débuta au milieu des années 1940. Le parc national de Nairobi fut créé en 1946.
La création de parcs naturels et de réserves marqua le début de ce que Mordecai Ogada et moi appelons dans notre livre The Big Conservation Lie «l'apartheid de la conservation» : le modèle issu d'une utilisation mixte des terres, développé organiquement, fut remplacé par une tentative de séparer les animaux des êtres humains. Cette séparation fut imposée par des lois dont les populations locales n'avaient aucune connaissance – et par la force des armes.
Pour la première fois, les populations se virent officiellement interdire l'accès à une partie de leurs anciens pâturages de saison sèche ou de leurs lieux sacrés. Nul effort ne fut fait pour reconnaître que la grande diversité de la faune sauvage que les colons blancs trouvèrent en Afrique orientale devait son existence tant à la spiritualité africaine qu'à la philosophie et à l'éthique de la conservation. Ce mépris colonial fut perpétué par les élites locales qui prirent les postes de direction et d'encadrement laissés vacants par les administrateurs européens.
La poursuite du modèle de la conservation-forteresse – l'idée selon laquelle les écosystèmes doivent être isolés et fonctionner sans présence humaine pour protéger les terres et la biodiversité – dans de nombreuses régions d'Afrique subsaharienne constitue une tentative aussi insensée que myope d'enrayer l'extinction des espèces sauvages. Les statistiques comparatives montrent que le nombre et la diversité de presque toutes les espèces fauniques ont diminué. Pourtant, les défenseurs de ce modèle – qu'il s'agisse d'organisations environnementales comme le WWF, de conservationnistes individuels, de scientifiques sous contrat ou de fonctionnaires gouvernementaux – ne perçoivent pas cette contradiction. Au contraire, beaucoup en attribuent les causes à l'empiètement sur les habitats, à la surexploitation et à la mauvaise gestion des terres et de la faune sauvage.
Le monde doit être conscient que la philosophie et la pratique de la conservation moderne de la nature en Afrique de l'Est ont été introduites sans la participation des populations locales. C'est d'une arrogance flagrante que les Européens aient développé et imposé des modèles de gestion de la faune sauvage qui ont ignoré et supplanté l'éthique et les pratiques de conservation appliquées par les communautés africaines depuis des centaines d'années. Je reconnais l'opinion souvent exprimée, mais commode, qu'il est trop tard pour l'Afrique de revenir en arrière et de découvrir ce qui lui conférait une résilience écologique et économique. Mais face au changement climatique, nous sommes confrontés à des crises d'envergure planétaire qui exigent un véritable changement de paradigme.
L'Afrique doit cesser d'écouter les pessimistes lorsqu'elle renoue avec des pratiques de conservation traditionnelles appropriées. Cent ans de colonialisme et de pratiques néocoloniales ne peuvent certes pas remplacer les pratiques qui assurent depuis des millénaires une résilience écologique et économique. Les autorités doivent commencer à restaurer, protéger et promouvoir les droits fonciers des communautés locales, que ce soit en Tanzanie ou ailleurs.
Les gouvernements en Afrique et au-delà doivent témoigner leur reconnaissance aux communautés telles que les Maasaï, qui ont par le passé abandonné de vastes portions de leurs terres ancestrales pour préserver les joyaux naturels qui ont rendu la Tanzanie, le Kenya et d'autres pays si célèbres. Aux yeux de ces communautés, cela signifie que leurs droits sur les terres qu'elles possèdent encore doivent être protégés.
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