Chasse indigène vs. chasse de loisir : le mythe du chasseur originel
Lorsque les chasseurs amateurs d'aujourd'hui en Suisse se justifient, un récit familier revient souvent : l'être humain aurait toujours été chasseur, les peuples indigènes le feraient bien aussi, la chasse serait nature, culture et héritage ancestral.
Ce qui semble romantique à première vue résiste difficilement à un examen plus attentif.
Entre la chasse des Inuits arctiques ou des Premières Nations d'Amérique du Sud et du Nord et la chasse de loisir dans un pays saturé de supermarchés comme la Suisse, il y a un abîme. Occulter cette différence n'est pas seulement malhonnête, mais instrumentalise les cultures indigènes pour légitimer un loisir contestable.
Cette enquête montre pourquoi les pratiques de chasse indigènes font partie d'un réseau dense de normes de respect, de spiritualité et de règles sociales strictes, et pourquoi la chasse de loisir suisse n'a que peu à voir avec ce modèle.
1. Survie ici, loisir là-bas
Pour de nombreuses communautés indigènes vivant dans des régions extrêmes, la chasse signifie encore aujourd'hui : il s'agit de savoir s'il y aura suffisamment à manger.
- La chasse assure une alimentation directe, souvent dans des régions où l'agriculture industrielle est à peine possible ou où la nourriture importée reste hors de prix.
- L'animal fournit tout : nourriture, vêtements, outils, combustible, objets culturels.
- Le succès de la chasse détermine le bien-être de toute une communauté, et non le contenu d'un congélateur pour la prochaine saison de gibier.
En Suisse, la réalité est tout autre :
- Nous vivons dans un pays hautement industrialisé avec des protéines végétales et animales disponibles toute l'année en supermarché, dans la restauration et le commerce en ligne.
- Les chasseurs amateurs exercent généralement d'autres professions et disposent d'autres revenus. La chasse est un complément, non un moyen de subsistance.
- La venaison est un produit de luxe, non une nécessité vitale. La chasse de loisir se pratique majoritairement pendant les loisirs, encadrée par des associations, des tables régulières, des événements et des expositions de trophées.
Quiconque assimile ces deux mondes occulte la différence fondamentale de finalité : la survie d'un côté, les loisirs de l'autre.
2. Vision du monde : êtres cohabitants ou « effectifs » ?
Dans de nombreuses cosmologies autochtones, les animaux sont des êtres cohabitants, souvent dotés d'une âme ou d'une personnalité propre. La chasse s'inscrit dans une vision du monde globale :
- Des remerciements sont adressés à l'animal. Le chasseur s'excuse de le tuer et le remercie pour le don de sa vie.
- L'animal est utilisé dans sa totalité autant que possible. Le gaspillage n'est pas seulement une forme de prodigalité, mais un manque de respect et une offense spirituelle.
- Se vanter de ses succès de chasse est mal vu, considéré comme un manque de modestie et une invitation au malheur.
La représentation de l'animal est relationnelle : l'être humain et l'animal entretiennent une relation dont découlent des droits et des obligations.
Dans la chasse de loisir moderne en Europe et en Suisse, c'est un autre vocabulaire qui domine :
- On parle d'« effectifs », de « plan d'abattage », de « nombre de pièces », de « tableau de chasse », de « quota annuel de chasse ».
- Les animaux deviennent des unités dans un système de gestion, des objets de l'« utilité » cynégétique.
- La relation se réduit à un calcul de ressources géré de manière technocratique, agrémenté de romantisme et de polémiques cynégétiques.
Certes, parmi les chasseurs amateurs suisses, certains éprouvent subjectivement un respect authentique envers les animaux. Ce qui est déterminant, toutefois, c'est le système dominant : un animal géré juridiquement et organisationnellement en tant qu'« effectif de gibier » n'est pas placé sur le même plan qu'un animal intégré en tant qu'être cohabitant dans un ordre du monde imprégné de spiritualité.
3. Spiritualité et tabous – à ne pas confondre avec le folklore cynégétique
La chasse autochtone est souvent liée à des rituels, des tabous et des représentations spirituelles :
- Les personnes autorisées à chasser sont strictement définies. Ce n'est pas quiconque en a l'envie qui part armé dans la nature.
- Ce qui peut être chassé dépend de l'espèce, de la saison, du statut social et de la préparation spirituelle.
- Le moment où la chasse est autorisée suit des schémas cycliques : périodes de reproduction, mouvements migratoires, calendriers rituels.
La violation des tabous n'est pas considérée comme une simple faute sociale, mais comme un danger pour l'ensemble de la communauté. Elle peut symboliquement apporter maladies, malheurs et absence de gibier. Il en résulte un puissant mécanisme correctif qui transcende l'ego individuel.
À cela s'opposent les coutumes cynégétiques d'Europe centrale :
- Sonneries de trompes de chasse, dernière bouchée, tableau de chasse, rameau au chapeau.
- Messes de la Saint-Hubert, hâbleries de chasseurs, soirées associatives.
Ces éléments relèvent du folklore, de la tradition, du marquage identitaire. Ils peuvent avoir beaucoup de sens pour les participants, mais ne remplacent pas un ordre cosmologique profondément ancré dans lequel l'animal occupe une position morale propre.
C'est une erreur de catégorie que de présenter ce folklore cynégétique comme l'équivalent des systèmes de respect et de tabous ancrés spirituellement des sociétés autochtones.
4. Contrôle social versus zone de confort cynégétique
Les systèmes de chasse autochtones sont fortement intégrés socialement :
- Le succès du chasseur est le succès du groupe. Partager est un devoir, non un caprice personnel.
- Celui qui se montre avide, gaspilleur ou irrespectueux risque l'exclusion, la méfiance et la sanction spirituelle.
- Le savoir cynégétique est transmis de manière responsable, non comme un billet d'entrée dans une scène exclusive, mais comme un savoir collectif de survie.
Dans la chasse de loisir suisse, un autre schéma domine :
- Les associations et sociétés de chasse forment une sous-culture propre avec une forte cohésion interne.
- Les critiques extérieures sont fréquemment rejetées, et les détracteurs sont volontiers décrédibilisés comme ignorants, citadins, déconnectés de la réalité.
- Les dérives internes, telles que le culte du trophée, les pratiques de tir problématiques, la recherche insuffisante du gibier blessé ou les conflits avec les non-chasseurs, sont plutôt relativisées en interne que systématiquement problématisées.
Là encore : il existe des exceptions. Mais le système récompense davantage la conformité et la loyauté envers le groupe que l'autocritique radicale.
C'est l'opposé d'un système strict de tabous qui lierait la pratique cynégétique de manière conséquente aux intérêts de la communauté et à l'intégrité du monde animal.
5. Instrumentalisation d'une comparaison : les cultures autochtones comme feuille de vigne
Lorsque des chasseurs de loisir européens arguent en se référant aux Inuits ou aux «Indiens», cela revêt une dimension problématique :
- Occultation de l'histoire coloniale
Les communautés autochtones ont été violemment opprimées, privées de leur autonomie, christianisées et dépossédées de leurs moyens de subsistance pendant des siècles. Leurs pratiques de chasse se sont maintenues malgré une destruction massive, ou se sont laborieusement réorientées. Ignorer cette violence historique tout en s'appropriant symboliquement la chasse autochtone pour légitimer sa propre chasse de loisir est, pour le moins, un manque de sensibilité. - Ignorance des différences écologiques
La forte densité de population, l'agriculture intensive, la circulation, le tourisme et la pression des loisirs en Suisse créent un contexte radicalement différent de celui des régions arctiques ou boréales peu peuplées.
Ce qui peut y être proportionné ne saurait être transposé ici. - Ignorer les alternatives
Les chasseurs indigènes n'ont souvent que peu ou pas d'alternatives réalistes à la chasse. Les chasseurs de loisir suisses ont accès à des supermarchés, à une alimentation végétale, à des magasins proposant toutes les sources de protéines imaginables. Quiconque présente malgré tout la chasse comme une «production alimentaire nécessaire» argumente en dehors de toute réalité.
6. Ce que nous pourrions véritablement apprendre
Ce qui est intéressant : de ces traditions indigènes précisément, il serait effectivement possible de tirer des enseignements. Mais pas le message «la chasse est toujours bonne», plutôt :
- Concevoir les animaux comme des êtres à part entière, et non comme des cibles interchangeables.
- Aller au-delà de l'exploitation et mettre l'accent sur la responsabilité, plutôt que sur les seuls territoires et quotas d'abattage.
- Accepter des limites morales strictes et contraignantes : ce qui est techniquement possible et légalement autorisé n'est pas pour autant légitime.
- Placer l'humilité au centre, plutôt que les trophées et les records.
Transposé à la Suisse, cela signifierait :
- Une réduction radicale de l'orientation loisir et trophée de la chasse.
- Une remise en question critique de la chasse de loisir à la lumière de l'alimentation moderne, de la crise climatique et de la crise de la biodiversité.
- Une éthique animale dans laquelle la question centrale est de savoir si le fait de tuer des animaux sauvages par motivation de loisir est encore justifiable.
7. En finir avec le mythe de la chasse
Le recours aux chasseurs indigènes sert fréquemment, dans le discours cynégétique européen, à entretenir une image de soi romantisée : l'homme rustique, proche de la nature, qui endosse un rôle prétendument originel.
En réalité, la chasse de loisir suisse est :
- ancrée dans l'aisance et l'abondance
- dépendante de la technologie moderne des armes et des infrastructures
- liée à la vie associative, au statut, à la culture du trophée et à une logique de loisir
Elle est ainsi le contraire d'une chasse de subsistance existentielle, inscrite dans des normes de respect strictes.
Quiconque souhaite véritablement s'inspirer des cultures indigènes ne devrait pas utiliser leur chasse comme alibi, mais prendre au sérieux leur attitude fondamentale : la reconnaissance de la vulnérabilité de l'animal et de la nature, la limitation de ses propres prétentions et la conscience que tuer demeure toujours un état d'exception moral — jamais un passe-temps anodin avec un fusil.
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