La Pologne montre comment la critique de la chasse peut devenir politiquement efficace
En Pologne, une initiative citoyenne a démontré que la résistance critique envers la chasse ne doit pas se limiter à la protestation et à la sensibilisation, mais peut déboucher sur des modifications concrètes de la législation. Le débat sur l'interdiction de la chasse en présence d'enfants et sur la protection de la propriété privée contre la chasse sur des terres privées est un exemple révélateur de la manière dont les lacunes juridiques peuvent être comblées et les privilèges cynégétiques réduits.
Au cœur de l'Europe, la Pologne se bat contre une loi sur la chasse héritée de la République populaire.
Une alliance autour d'Olga Tokarczuk et d'Agnieszka Holland veut désormais obtenir par 100’000 signatures ce que le lobby des chasseurs amateurs bloque depuis des décennies : la sécurité pour les riverains, la fin de l'industrie des trophées et le droit à une forêt sans coups de feu. La Pologne devient ainsi un cas d'école pour une politique critique de la chasse dans toute l'Europe, y compris en Suisse.
Un fantôme de la République populaire dans les forêts polonaises
La Pologne est une démocratie depuis plus de trois décennies. Sa loi sur la chasse, en revanche, remonte dans ses grandes lignes à 1995 et constitue un héritage direct de la République populaire de Pologne (PRL). Les animaux sauvages y sont toujours considérés comme propriété de l'État, le territoire est intégralement découpé en districts de chasse, et la fédération polonaise des chasseurs amateurs (PZŁ), quasi étatique, administre ces districts comme un libre-service. Les propriétaires fonciers qui ont des objections morales à l'abattage d'animaux disposent, en vertu du droit en vigueur, de très peu de recours. Une alliance de scientifiques, d'artistes et de défenseurs de l'environnement entend maintenant changer ce que la classe politique laisse traîner.
À la tête du mouvement se trouvent deux des voix les plus connues de Pologne : la lauréate du prix Nobel de littérature Olga Tokarczuk, dont le roman « Sur les ossements des morts » a fait de la mise à mort insensée d'animaux par des chasseurs amateurs le sujet d'une génération entière, et la réalisatrice Agnieszka Holland, qui a porté ce récit à l'écran en 2017 sous forme d'éco-thriller intitulé « Spoor », présenté à la Berlinale où il a remporté l'Ours d'argent. Magdalena Gałkiewicz, du parti Vert polonais, résume l'orientation de l'initiative : le système en vigueur serait anachronique et en contradiction avec tout ce que l'on sait aujourd'hui sur la protection des animaux et l'écologie.
100’000 signatures sur papier : la démocratie mise à l'épreuve
Pour contourner le droit de veto du lobby des chasseurs amateurs au parlement, les initiatrices misent sur l'«initiative législative civile». La procédure est aussi fastidieuse qu'elle en a l'air : il faut d'abord collecter 1’000 signatures manuscrites pour que le comité puisse seulement être enregistré. Ensuite, il reste exactement trois mois pour rassembler 99’000 signatures supplémentaires. À l'ère des pétitions numériques, la Pologne reste fidèle à l'encre et au papier. L'avantage : une telle initiative citoyenne ne connaît pas la «discontinuité». Si elle n'est pas adoptée durant la législature en cours, elle est automatiquement reportée à la suivante. C'est précisément cette ténacité que redoute l'association des chasseurs amateurs.
700 mètres au lieu de 150 : quand les éoliennes doivent garder plus de distance que les fusils
Le point peut-être le plus scandaleux de la situation juridique actuelle ne concerne pas même les animaux, mais les riverains. Aujourd'hui, les chasseurs amateurs en Pologne sont autorisés à tirer avec des carabines de haute puissance dès 150 mètres des habitations. L'initiative demande que cette distance soit portée à 700 mètres, mesurés depuis toute construction, y compris les écoles et les jardins d'enfants. Gałkiewicz formule l'absurdité de manière très claire : en Pologne, les éoliennes doivent respecter une distance de 700 mètres parce qu'elles génèrent du bruit, tandis qu'une arme à feu létale peut être déchargée à 150 mètres de la fenêtre de chambre d'un enfant. Au cours des dix dernières années, 28 personnes ont perdu la vie en Pologne dans des incidents liés à la chasse. Une large majorité de la population, environ 89 pour cent, réclame des tests médicaux et psychologiques obligatoires pour tous les chasseurs amateurs.
En finir avec l'«industrie du meurtre»
L'initiative met particulièrement sous pression la chasse commerciale amateur en Pologne. Les estimations font état d'environ 12’000 chasseurs de trophées étrangers qui se rendent chaque année en Pologne. Certaines sources évoquent même jusqu'à 25’000 tireurs payants. Les forêts domaniales gèrent leurs propres boutiques en ligne où l'on peut acheter des créneaux de mise à mort comme des billets de concert. La Pologne devient ainsi le décor d'une industrie qui, selon ses détracteurs, traite le pays «comme un pays du tiers-monde» où tout peut être abattu pourvu que le prix soit juste. La réforme vise à tarir ce marché. Le fondement juridique en est d'une simplicité confondante : selon la constitution, les animaux sauvages appartiennent à l'État, et non à des apporteurs de devises privés ou à des hôtes étrangers en quête de bois de cerf.
Le droit à une forêt sans coups de feu
La deuxième revendication centrale de l'initiative concerne le droit à une forêt sans chasse de loisir. Un décret du chef d'État stalinien Bolesław Bierut datant de 1952 avait de facto nationalisé les animaux sauvages et contraint les propriétaires fonciers privés à tolérer la présence de chasseurs amateurs sur leurs terres. Jusqu'à aujourd'hui, les personnes physiques peuvent certes se faire exempter pour des raisons de conscience, mais les personnes morales telles que les fondations, les organisations de protection de la nature ou les jardins d'enfants en forêt ne disposent pas de ce droit. Elles doivent assister impuissantes à des tirs sur des chevreuils, des sangliers et des oiseaux, jusque sous leurs fenêtres. L'initiative entend mettre fin à cette contrainte anachronique. Les ONG et les communes doivent pouvoir retirer définitivement leurs terres des districts de chasse de loisir.
La réforme polonaise s'inscrit ainsi directement dans la lignée de la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l'homme. Dans l'affaire Herrmann contre Allemagne (2012), la CEDH a statué que les propriétaires fonciers ne peuvent être contraints de tolérer sans opposition la chasse de loisir sur leurs terres lorsque celle-ci contredit leurs convictions éthiques. L'architecture juridique sur laquelle repose l'initiative citoyenne polonaise n'est donc pas une exception nationale, mais relève des droits de l'homme européens. Critiquer la chasse de loisir, ce n'est pas argumenter «contre la nature», mais défendre la propriété, la liberté de conscience et la proportionnalité.
Le «réseau invisible» au sein du Sejm
La voie est semée d'embûches, car au parlement polonais opère ce que les militants appellent un «réseau invisible». Seule une poignée de députés se déclarent ouvertement favorables à la chasse de loisir, mais l'influence de la fédération s'étend bien au-delà. La situation est devenue explosive depuis que le président Karol Nawrocki a nommé Marcin Możdżonek, président du Conseil national de la chasse de loisir, comme conseiller pour le climat et l'environnement. Le veto présidentiel contre toute réforme sérieuse est dès lors programmé. La Pologne vit un conflit ouvert entre une société civile favorable aux réformes et un lobby solidement ancré dans l'appareil d'État depuis l'ère communiste.
Appâts, vision nocturne, trophées : ce que l'initiative veut vraiment interdire
Malgré la force des revendications, il ne s'agit pas d'une interdiction générale de la chasse de loisir, mais de la mise au pas d'une pratique devenue incontrôlable. Concrètement, l'initiative vise à interdire l'appâtage des animaux sauvages, à prohiber le tir nocturne avec des optiques thermiques et à faire soumettre la liste des espèces chassables à une révision scientifique. Aujourd'hui, les plans de chasse de loisir en Pologne sont négociés, comme le formule ironiquement Gałkiewicz, «entre le seigneur, le bailli et le curé», c'est-à-dire lors de séances fermées entre chasseurs amateurs et gardes forestiers. À l'avenir, ces plans devront faire l'objet d'une consultation publique et d'un accompagnement scientifique. Autrement dit : les forêts polonaises doivent redevenir la propriété de tous les citoyens, et non plus seulement des 127 000 membres de la fédération des chasseurs amateurs.
Ce que la Suisse peut apprendre de la Pologne
Le cas polonais est particulièrement instructif pour la Suisse, car il montre comment la résistance critique à la chasse peut devenir juridiquement efficace. La campagne polonaise n'a pas triomphé grâce à un romantisme naturaliste ou à des appels moraux, mais grâce à une argumentation juridique précise : protection des riverains, protection des enfants, protection de la propriété et liberté de conscience. C'est précisément ce glissement du débat folklorique vers la question des droits fondamentaux que redoute le plus le lobby suisse des chasseurs amateurs.
La réforme polonaise de 2018, qui a exclu les mineurs de la chasse de loisir, n'est pas née d'un tollé moral, mais d'une contradiction juridique tangible entre la loi sur la protection des animaux de 1997 et l'ancien droit de la chasse. Le schéma se répète : quiconque identifie précisément les lacunes juridiques met le lobby des chasseurs amateurs sur la défensive. En Suisse, la situation juridique varie fortement d'un canton à l'autre, ce qui exige de bien distinguer chasse au permis et chasse en régie. Le levier «propriété et droits fondamentaux» fonctionne ici comme là-bas. Lorsqu'un particulier, une fondation ou une commune souhaite s'opposer à la chasse de loisir sur ses propres terres, il ne s'agit pas d'une question de goût, mais d'une question de proportionnalité.
La Pologne comme test de résistance pour toute l'Europe
L'initiative citoyenne est bien plus qu'un projet de réforme national. Elle constitue un test décisif pour déterminer si une société civile organisée peut déloger un lobby des chasseurs amateurs bien retranché dans un État membre de l'UE. La Pologne a déjà démontré à plusieurs reprises ces dernières années que de tels changements sont possibles : de l'interdiction de l'élevage d'animaux à fourrure aux premières mesures de réforme contre la chasse de loisir jusqu'à la suppression de cinq espèces d'oiseaux de la liste de chasse. Si désormais la chasse aux trophées commerciale de loisir est également supprimée, que la distance de protection par rapport aux habitations est multipliée par cinq et que les communes retrouvent le droit à des forêts sans tirs, c'est tout un pan de la mentalité de la chasse de loisir qui s'effondre — une mentalité qui domine aussi le débat en Allemagne, en Autriche et en Suisse.
Le message de Varsovie est clair : la chasse de loisir n'est ni une loi naturelle ni une constante culturelle. C'est un accord politique, qui peut être modifié lorsque 100 000 citoyennes et citoyens y apposent leur signature.
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